Lisez l’analyse comparative des cadres juridiques et institutionnels abordant la VFGT dans la région MENA, appuyée par le CRDI.
Des préjudices en ligne aux réponses encourageantes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord
Sanaria (nom fictif) avait un bel avenir devant elle. La future mariée de 25 ans, originaire de la région du Kurdistan en Iraq, était fiancée et avait hâte de se marier. Puis, comme tant de femmes à travers le monde, elle a été attaquée en ligne. Quelqu’un a publié une série de fausses photos d’elle sur les réseaux sociaux, ce qui a nui à sa réputation et mis fin à ses fiançailles. Pendant près d’un an, elle a souffert seule, en silence.
L’isolement, la stigmatisation sociétale et l’absence de lois visant à lutter contre la violence en ligne à l’égard des femmes ont laissé Sanaria dans le désespoir, incapable de demander de l’aide.
Il existe de nombreuses histoires similaires au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Selon une recherche financée par le CRDI, 67 % des répondantes de la région ont été victimes de violence numérique, et 40 % ont signalé des répercussions graves sur leur santé mentale. De plus, l’étude la plus récente de cet ensemble de travaux révèle les lacunes des systèmes juridiques de la région qui ne protègent pas les survivantes.
Faits saillants
- Dans la région MENA, 67 % des personnes interrogées dans le cadre de l’enquête ont déclaré avoir subi au moins une forme de préjudice en ligne, ce qui est supérieur à la moyenne mondiale de 60 %. Les femmes, tant à l’échelle mondiale qu’à l’échelle régionale, étaient beaucoup plus susceptibles que les hommes de signaler les effets négatifs de ces expériences.
- La plupart des pays de la région ne disposent d’aucune loi visant spécifiquement la violence en ligne à l’égard des femmes. Ils s’appuient plutôt sur des cadres juridiques généraux, qui sont souvent faibles et mal appliqués.
- Les pays dotés de mouvements féministes actifs de longue date, comme la Tunisie et le Liban, ont fait davantage de progrès dans l’amélioration des protections juridiques. Cela souligne l’importance d’une pression citoyenne soutenue pour obliger les gouvernements à rendre des comptes.
- Les premières histoires de réussite montrent la valeur d’une approche écosystémique pour lutter contre la VNFG, une approche qui prend en compte les dimensions juridiques, sanitaires et éducatives.
Une menace croissante dans le rétrécissement des espaces civiques
La violence numérique fondée sur le genre (VNFG) – la cyberviolence ciblant les femmes pour ce qu’elles sont – est en hausse.
De l’hypertrucage à la divulgation malveillante d’informations personnelles, l’univers numérique est devenu une nouvelle frontière pour les structures de pouvoir sexospécifiques – reflétant souvent les normes patriarcales hors ligne.
Les cadres juridiques restrictifs, les normes de tutelle masculine et les attentes de la société limitent davantage la participation des femmes à la vie publique, à la fois hors ligne et en ligne. Dans certains cas, les femmes et les filles pourraient ne pas posséder leurs appareils ou être surveillées par des tuteurs masculins. Lorsqu’elles sont attaquées en ligne, elles font souvent face à des conséquences concrètes : honte, punition ou pire.
Depuis près d’une décennie, le CRDI investit dans la recherche et l’action dans les pays du Sud afin de comprendre la prévalence de la VNFG et de la combattre. Afin de contrer l’augmentation de la violence numérique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, le CRDI s’est associé à des organisations de la société civile en Jordanie et en Iraq pour soutenir une initiative de recherche régionale dirigée par la SecDev Foundation.
Cette analyse des cadres juridiques montre que la plupart des pays de la région ne disposent pas de lois spécifiques ciblant la violence en ligne à l’égard des femmes. Ils s’appuient plutôt sur des lois génériques sur la cybercriminalité, des codes pénaux ou des lois sur la violence domestique.
La faiblesse des cadres institutionnels entrave davantage l’application de la loi. Seule la région du Kurdistan, en Iraq, dispose d’un organisme désigné pour lutter contre la VNFG.
Pendant ce temps, les espaces civiques se rétrécissent. De vagues dispositions juridiques visant à lutter contre la cybercriminalité ou la diffamation sont souvent utilisées pour réduire au silence les activistes, les journalistes et les personnes qui utilisent les médias sociaux, ce qui montre que ces lois ont tendance à protéger les autorités de l’État plus que la population, en particulier les femmes. Dans cet environnement, il est de plus en plus difficile pour les personnes qui survivent de s’exprimer ou d’obtenir du soutien.
Une réponse en réseau : De la recherche à l’impact dans le monde réel
L’initiative régionale de recherche réunit une coalition diversifiée et crée une communauté de pratique transfrontalière et intersectorielle. Les membres comprennent la Baghdad Women Association, le INSM Network for Digital Rights, le Jordanian Network to Combat Digital Violence Against Female Journalists, le Karak Castle Center for Consultations and Training et la King Hussein Foundation Information Research Center.
L’initiative s’appuie sur des années de travail visant à renforcer la résilience numérique des femmes dans sept pays. Ces efforts ont révélé des lacunes importantes dans la recherche nécessaire pour lutter efficacement contre la VNFG.
En partenariat avec l’équipe Salam@ de SecDev Foundation, le CRDI a soutenu la recherche dans les pays hôtes du projet. Dans certains cas, cela a conduit à la création des premiers ensembles de données nationaux sur la violence numérique à l’égard des femmes.
Entre 2022 et 2024, la SecDev Foundation a mené plus de 20 études sur la VNFG dans la région, la plupart avec le soutien du CRDI. Une étude a examiné les abus en ligne ciblant les femmes candidates aux élections législatives de 2024 en Jordanie. Elle a révélé que 28 % des commentaires sur leurs pages de médias sociaux étaient abusifs, avec près de 40 000 commentaires négatifs ont été enregistrés au cours du mois des élections. Les commentaires favorables représentaient moins de 4 %.
Ce type d’abus a directement miné les campagnes et découragé la participation politique des femmes, soulignant le besoin urgent de protections numériques plus solides pour les femmes dirigeantes.
Au-delà de la recherche, la coalition a entraîné de réels changements. Les résultats de l’observation des élections en Jordanie ont révélé une tendance troublante : des attaques en ligne sexospécifiques ont été utilisées pour faire pression sur les femmes afin qu’elles se retirent de la course.
Ces expériences montrent les graves défis auxquels les femmes font face en politique, où le harcèlement vise souvent non seulement leurs rôles professionnels, mais aussi leur vie personnelle et familiale.
La recherche a clairement montré que les candidates ont besoin de plus de soutien pour participer de manière équitable et sûre à la vie politique. En réponse, les partenaires de la Jordanie ont mobilisé des avocates, des journalistes et des politiciennes pour former des groupes de défense des droits. Des ateliers avec des membres de la Chambre des représentants de Jordanie ont contribué à sensibiliser à la VNFG, et ont encouragé l’intégration de la sécurité numérique dans la surveillance des élections.
Créer une approche écosystémique
Les recherches sur la VNFG dans la région soulignent davantage la nécessité d’une réponse globale qui aborde tous les facteurs favorisant cette forme de violence, non seulement les lacunes juridiques et institutionnelles, mais aussi les lacunes sociales, culturelles et technologiques.
Par exemple, le manque de coordination entre les pays, les plateformes numériques et les groupes de la société civile complique la lutte contre la cybercriminalité transfrontalière. L’isolement social et la stigmatisation entraînent également une sous-déclaration chronique, ce qui affaiblit l’application des lois existantes qui pourraient aider à lutter contre la VNFG.
Pour relever ces défis, SecDev Foundation pilote une approche écosystémique en Jordanie et en Iraq, en collaboration avec des organisations locales qui peuvent cerner les menaces propres à la culture et y répondre. Les premiers résultats sont prometteurs.
En Iraq, une enquête menée par INSM a révélé des tendances alarmantes d’abus en ligne ciblant les femmes et les filles yézidies. Grâce aux cas signalés par les survivantes et à l’ethnographie numérique, un réseau coordonné d’abus, notamment des images volées, de faux profils, du contenu audio manipulé et des cas d’extorsion, a été exposé. Fort de ces données probantes, INSM a créé conjointement « Safe Together », une campagne de sécurité numérique qui a mobilisé les élèves, les parents et le personnel enseignant. En moins de 60 jours, la campagne a formé plus de 1 500 personnes et a aidé à fermer plus de 175 comptes nuisibles sur TikTok, Instagram et Facebook.
Un compte, géré par un maître-chanteur comptant 65 000 personnes abonnées, a été supprimé après que le maître-chanteur s’est fait prendre à se vanter de son extorsion de filles. La campagne a également suscité l’innovation à l’échelle locale : Maher Murad Shammu, un étudiant yézidi en ingénierie des réseaux, a lancé une page Instagram en kurmancî sur la sécurité numérique. Aux côtés de l’influenceuse Sabah Atte, Maher est devenu un lien vital entre les communautés marginalisées et les ressources de sécurité en ligne. Grâce au soutien du service d’assistance d’INSM, ils ont réussi à signaler et à supprimer les contenus préjudiciables et à connecter les victimes aux services d’assistance.
Le signe le plus puissant de réussite se trouve peut-être dans les histoires des femmes directement touchées. Après un an sans aucune aide, Sanaria est entrée en contact avec la Baghdad Women Association et le INSM Network.
Dans les 24 prochaines heures, les images préjudiciables ont été supprimées et elle a commencé à recevoir un soutien émotionnel et juridique. « Aujourd’hui, a-t-elle déclaré, j’ai enfin l’impression d’avoir une raison de croire à nouveau en moi‑même. »
Ce ne sont pas des cas isolés. Ils reflètent le pouvoir d’une action collective éclairée qui permet de rencontrer les personnes survivantes là où elles se trouvent : en ligne, dans leur communauté et au sein du système juridique. L’approche écosystémique de l’initiative, mise à l’essai en Jordanie et en Iraq, utilise la recherche pour orienter les lois et leur application, ainsi que les interventions en matière de santé et d’éducation. Les coordonnatrices et coordonnateurs à l’échelle locale aident à façonner les stratégies, les activités et les réseaux de soins.
Une voie à suivre
Les personnes qui font des abus en ligne visent à isoler et à réduire au silence les femmes. Leurs attaques visent à briser les liens, à semer la peur et à répandre la honte. Cette initiative adopte l’approche inverse, rassemblant des organisations, des équipes de recherche, des activistes et des personnes qui défendent les droits de la personne à l’échelle locale afin de créer de solides réseaux de soutien.
Au lieu de laisser à elles seules les personnes survivantes à faire face à la violence numérique, cette coalition relie chaque étude, campagne et intervention dans un filet de sécurité plus large, montrant que la solidarité est l’un des outils les plus puissants contre la VNFG.
Alors que les menaces en ligne continuent d’évoluer, les réponses de la région doivent également en faire de même. Ce projet démontre que lorsque les équipes de recherche, les parties prenantes de la société civile et les personnes survivantes travaillent ensemble, elles peuvent modifier non seulement les récits publics, mais aussi les résultats concrets.
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