Travail de soins : Le fondement invisible des économies et un chaînon manquant de la croissance inclusive
Les soins sont une expérience humaine universelle, quelque chose que nous donnons ou recevons tous au cours de notre vie, et un fondement sur lequel reposent nos économies. Pourtant, le travail de soins, en particulier les soins non rémunérés, demeure sous-estimé et largement invisible dans l’élaboration des politiques économiques.
Les femmes assument deux à trois fois plus de ce travail que les hommes, contribuant à environ 16 milliards d’heures de soins non rémunérés chaque jour. Cette responsabilité inégale et non reconnue limite le temps, les revenus, les occasions et le potentiel des femmes — rendant le développement véritablement inclusif hors de portée.
Les conséquences de responsabilités inégales en matière de soins
ONU Femmes estime que chaque heure supplémentaire de soins non rémunérés réduit de 38 % la probabilité d’une femme d’entrer sur le marché du travail et de 34 % ses chances de terminer des études supérieures. L’Organisation internationale du Travail rapporte que les soins non rémunérés maintiennent 45 % des femmes en âge de travailler — plus de 700 millions — hors de la population active, comparativement à seulement 5 % des hommes.
Les impacts s’étendent aux économies : le travail de soins non rémunéré est un facteur majeur de l’inégalité entre les sexes. Une telle inégalité a d’énormes répercussions économiques. Rien qu’en Afrique subsaharienne, cela prive la région de 95 milliards de dollars américains (130 milliards de dollars canadiens) par an en perte de productivité et de revenus.
Si le travail non rémunéré des femmes était rémunéré, cela représenterait environ 9 % du PIB mondial — l’équivalent d’environ 11 000 milliards de dollars américains (15 000 milliards de dollars canadiens).
S’attaquer à la responsabilité inégale du travail de soins non rémunéré n’est pas seulement un impératif moral et fondé sur les droits — il y a aussi une raison économique convaincante. Le travail de soins non rémunéré est un pilier caché des économies, mais sa répartition inégale engendre aussi de réelles pertes économiques. Lorsque les femmes assument la majeure partie de ce travail, leur participation à l’emploi rémunéré diminue, ce qui freine la productivité et, par conséquent, la croissance économique.
Le lien entre les soins et le marché du travail
L’un des liens les plus clairs entre les soins et les résultats économiques est la participation des femmes à la population active, notamment par l’accès à des services de garde d’enfants abordables. Bien que les soins non rémunérés ne se limitent pas à la garde d’enfants, c’est dans ce domaine que les preuves sont les plus solides.
Des recherches soutenues par le CRDI au Kenya illustrent bien cela : deux projets dans le cadre de l’initiative Mettre à l’échelle les innovations en soins en Afrique démontrent que l’accès à la garde d’enfants augmente considérablement la mobilité économique des mères à faible revenu.
Un exemple est WowMom, une entreprise sociale qui s’est associée au comté de Nairobi pour créer des crèches de qualité dans les marchés publics. Les recherches montrent que lorsque les commerçantes disposent d’une garderie sur place, elles travaillent de manière plus régulière et gagnent davantage. Certaines commerçantes du marché de Mwariro ont même déclaré avoir doublé leurs revenus quotidiens. Dans une enquête de référence, 70 % des femmes ayant du mal à travailler régulièrement ont cité le manque de services de garde d’enfants abordables à proximité comme principal obstacle.
Un autre exemple est Tiny Totos, une franchise sociale qui soutient plus de 500 centres de garde d’enfants au Kenya et en Éthiopie. En formant des femmes dans des milieux informels pour qu’elles deviennent professionnelles en services de garde d’enfants, cela élargit l’accès aux soins tout en permettant à de nombreux prestataires de doubler, voire de tripler leurs revenus.
Des études antérieures appuyées par le CRDI corroborent ces conclusions. Au Kenya, les mères ayant reçu des bons de garde avaient 17 % plus de chances d’être rémunérées dans l’année — et elles travaillaient cinq heures de moins par semaine sans réduire leurs revenus, ce qui suggère une productivité plus élevée. En Inde, les services de garde d’enfants ont également favorisé l’emploi des femmes. En Éthiopie, les centres communautaires de garde d’enfants ont favorisé l’emploi, les revenus et l’épargne des femmes, ainsi que le nombre de femmes propriétaires d’entreprises.
Les preuves provenant d’autres régions confirment cela. Au Brésil, par exemple, un vaste essai randomisé à Rio de Janeiro a révélé que l’accès à des services de garde d’enfants gratuits a presque doublé la participation des mères à la population active et augmenté leur revenu de 16 %.
Dans l’ensemble, les preuves sont claires : la garde d’enfants est un investissement économique à haut rendement qui stimule l’offre de main-d’œuvre, la productivité et le bien-être des ménages.
Soins et commerce : un lien négligé
Les discussions commerciales négligent souvent la manière dont l’économie des soins détermine qui peut participer au commerce et en tirer profit. Lorsque le temps et la mobilité des femmes sont limités par de lourdes responsabilités de soins, elles font face à des obstacles pour entrer dans des secteurs axés sur l’exportation, le commerce transfrontalier et des rôles de plus grande valeur dans les chaînes de valeur mondiales. Des recherches émergentes sur le genre et les chaînes de valeur montrent que les barrières non tarifaires — comme le manque de services de garde d’enfants — peuvent être aussi restrictives pour les petites et moyennes entreprises dirigées par des femmes que les tarifs eux-mêmes.
Inversement, lorsque l’infrastructure de soins est accessible, les femmes participent plus pleinement au marché du travail, ce qui augmente la productivité et réduit le roulement et l’absentéisme. En Jordanie, une usine de vêtements a vu les absences de maladie diminuer de 9 % après l’ouverture d’une crèche sur place, et en Éthiopie, la garde d’enfants au travail a amélioré la rétention et la productivité, particulièrement pour les femmes, et a contribué à une plus grande satisfaction des employés.
Investir dans les soins renforce l’offre de main-d’œuvre et rend les chaînes de valeur plus inclusives. Les entreprises reconnaissent de plus en plus que des responsabilités inégales en matière de soins non rémunérés ont une incidence sur le rendement et adoptent des politiques adaptées aux soins qui améliorent le bien-être et apportent une valeur opérationnelle. La Société financière internationale a documenté ces tendances, montrant des bénéfices évidents pour les employés et les résultats financiers des entreprises.
Intégrer la dimension de genre dans les politiques commerciales
Les accords commerciaux et les schémas commerciaux ne sont pas neutres du point de vue du genre. Les impacts liés au genre découlent d’inégalités de longue date en matière de droits, de compétences, de ressources, de charge de travail et de responsabilités en matière de soins. Le commerce inclusif nécessite des stratégies intentionnelles et des actions délibérées pour cerner et surmonter ces obstacles.
Le CRDI contribue à rendre le commerce dans la Zone de libre-échange continentale africaine plus inclusif en soutenant une analyse sexospécifique à l’échelle du continent et en soutenant les États membres dans la mise en œuvre du Protocole sur les femmes et les jeunes.
Bien que notre travail commercial ne commence pas par les soins, nous constatons de plus en plus à quel point les responsabilités en matière de soins non rémunérés déterminent qui peut accéder au commerce et en tirer profit. Reconnaître ce lien est essentiel pour un développement inclusif et pour garantir que les systèmes commerciaux libèrent tout le potentiel des femmes et des jeunes.
Construire les bases d’une croissance inclusive
Investir dans les soins et les reconnaître — grâce à des services de garde d’enfants de qualité, des politiques du travail progressistes, une protection sociale solide ou des cadres commerciaux équitables — n’est pas seulement la bonne chose à faire, c’est aussi une stratégie économique intelligente.
Lorsque le travail de soins est valorisé, soutenu et partagé, les femmes prospèrent, les familles en bénéficient et les économies deviennent plus résilientes et inclusives. Les preuves le montrent clairement : débloquer ce potentiel nécessite de considérer les soins comme une priorité économique centrale, et non comme une pensée secondaire. Intégrer les soins dans les décisions de programmation et d’investissement ainsi que dans les stratégies commerciales et de compétitivité est essentiel pour favoriser une croissance inclusive et bâtir des sociétés où la prospérité est partagée et maintenue.
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