Aller au contenu principal

De la théorie à la pratique : Ancrer les politiques de santé maternelle, néonatale et sexuelle et reproductive dans les réalités locales

Sana Naffa

Sana Naffa

Spécialiste de programme principal(e), CRDI

De nombreuses politiques mondiales en matière de santé et de développement ne tiennent pas compte de la manière dont le changement s’opère réellement dans la pratique. Trop souvent, l’élaboration des politiques part du principe que le changement est linéaire et technique, en négligeant les réalités sociales, politiques et complexes qui conditionnent leur mise en œuvre. Les politiques sont souvent élaborées au niveau national ou mondial, avec une participation limitée des communautés et des travailleurs et travailleuses de première ligne. En conséquence, même des politiques bien intentionnées et techniquement solides s’avèrent souvent inefficaces lorsqu’elles sont mises en pratique. 

Les résultats en santé sont façonnés par des facteurs sociaux, économiques, politiques et environnementaux, mais les programmes restent étroitement axés sur le secteur de la santé. L’apprentissage et la réflexion sont épisodiques, reposant sur une évaluation a posteriori plutôt que sur une adaptation continue lors de la mise en œuvre. Sans mécanismes de rétroaction solides, sans collaboration intersectorielle et sans prise en compte de la dynamique des systèmes, les politiques peinent à produire des résultats significatifs et durables, en particulier dans des contextes complexes et incertains.  

Pourquoi ancrer les politiques de santé dans les réalités locales est important

Les politiques de santé sexuelle et reproductive des mères, des nouveau-nés et des adolescents et adolescentes en sont un bon exemple. Trop souvent, ces politiques se concentrent sur de grandes promesses et des objectifs de haut niveau, ainsi que sur une pensée sectorielle cloisonnée, au lieu de s’intéresser au fonctionnement réel des services, aux personnes laissées pour compte et aux facteurs qui influencent réellement les décisions sur le terrain. Le résultat est prévisible : les stratégies qui semblent progressives sur le papier s’avèrent inefficaces dans la pratique et font l’objet de plusieurs révisions sans s’attaquer aux vrais problèmes.  

L’analyse de situation modifie la donne en forçant les responsables politiques à se confronter à la réalité.

L’analyse de situation dans la santé sexuelle et reproductive des mères, des nouveau-nés et des adolescents et adolescentes fait référence à une évaluation de l’état de santé actuel, de la couverture des services et des principaux défis touchant les mères, les nouveau-nés et les adolescents et adolescentes. Elle met en évidence les besoins actuels, les lacunes et les facteurs contextuels qui influencent les résultats en matière de santé sexuelle et reproductive, non pas simplement pour les décrire, mais pour éclairer des choix politiques réalistes.

Une analyse globale et intégrée de la situation fournit une feuille de route pour disséquer des problèmes complexes et mettre en évidence des pistes pour trouver des solutions cohérentes. Il s’agit d’un prisme à travers lequel les principales parties prenantes peuvent réfléchir à ce qui a fonctionné, à ce qui a stagné et à ce qui est envisageable pour l’avenir.  

Voici quelques-unes des qualités essentielles pour une analyse de situation qui renforcent la compréhension du contexte actuel et orientent des actions efficaces :  

  • S’appuyer sur des faits. Premièrement, elle remplace les récits concurrents par une base factuelle partagée. Les ministères, les donateurs et donatrices, les exécuteurs et exécutrices ainsi que la société civile travaillent souvent à partir de versions différentes, et parfois contradictoires, du problème. Une analyse rigoureuse de la situation rassemble les données existantes, les enquêtes, les budgets, les politiques et les perspectives de première ligne en un seul point de référence. Cela n’élimine pas les divergences d’opinion, mais permet d’ancrer le débat sur des données probantes plutôt que sur des hypothèses, réduisant la fragmentation et permettant une véritable définition des priorités. 

  • Être axé sur la pratique. Deuxièmement, elle déplace l’attention politique de l’ambition vers la mise en œuvre. La plupart des pays ne rencontrent pas de difficultés parce qu’ils manquent de politiques relatives à la santé sexuelle et reproductive des mères, des nouveau-nés et des adolescents et adolescentes; ils rencontrent des difficultés parce qu’ils ne comprennent pas pourquoi ces politiques stagnent dans leur mise en œuvre. L’analyse de la situation met en évidence les lacunes dans la mise en œuvre, qu’il s’agisse de contraintes liées au déploiement du personnel, à la disponibilité des produits de base, à des défaillances dans les systèmes de référence, à des biais de la part des prestataires ou à une rigidité du financement. Cela permet de déplacer le débat politique des solutions génériques vers des réformes qui s’attaquent aux mécanismes réels à de sous-performance. 

  • Être inclusif et centré sur les personnes. Troisièmement, elle permet d’intégrer les contraintes, les incitations et le contexte concrets dans le débat politique. Les processus politiques actuels ont souvent tendance à tenir compte de l’économie, des rapports de force, des incitations institutionnelles, des contraintes juridiques et des normes sociales comme des « questions secondaires ». L’analyse de la situation met ces aspects en évidence, en montrant par exemple comment la décentralisation façonne la responsabilité, comment les prestataires confessionnels influencent l’accès aux services, ou comment l’ambiguïté juridique entrave les soins post-avortement. Cela permet aux décideurs politiques de distinguer ce qui est souhaitable de ce qui est réalisable et d’élaborer des stratégies qui tiennent compte des coalitions, des incitations et des risques réels. 

  • Faire preuve de réalisme. Enfin, cela permet de transformer le plaidoyer en actions concrètes plutôt qu’en simples discours. Les revendications vagues en faveur d’un « financement accru » ou de « systèmes plus solides » ont rarement une incidence sur les décisions. L’analyse de la situation permet de préciser les mesures à prendre : réaffecter une ligne budgétaire spécifique, modifier une directive qui retarde les soins d’urgence ou cibler le déploiement des sage-femmes dans des districts bien définis. La précision renforce la crédibilité et accélère l’adoption, car les décideurs savent exactement ce qui leur est demandé et pourquoi. 

Un exemple illustratif est le projet soutenu par le CRDI intituler Catalyser l’amélioration des politiques de santé maternelle, néonatale, sexuelle et reproductive en Afrique, mis en œuvre par l’Institut international de santé mondiale de l’Université des Nations Unies, qui a mené une analyse de situation en Tanzanie (en anglais seulement). Dirigé par l’Ifakara Health Institute, il a cherché à comprendre pourquoi les résultats en matière de santé et de droits sexuels et reproductifs chez les adolescents et adolescentes demeurent faibles malgré la présence de multiples politiques nationales. 

L’analyse a cerné des obstacles systémiques qui entravent la mise en œuvre, notamment la fragmentation des systèmes d’information, le manque de coordination, les préjugés des prestataires, les contraintes socioculturelles et l’insuffisance des financements. En conséquence, les résultats en matière de santé et de droits sexuels et reproductifs chez les adolescents et adolescentes continuent de montrer des disparités géographiques et basées sur la richesse, et de nombreux objectifs politiques reflètent davantage les agendas internationaux que les réalités locales. 

Les résultats soulignent la nécessité d’utiliser les données probantes de manière plus délibérée, de renforcer la coordination et d’adapter les politiques au contexte local si l’on veut parvenir à un changement significatif. 

Ce que les responsables politiques devraient faire différemment

Les responsables politiques jouent un rôle non seulement dans l’utilisation des données probantes, mais aussi dans la façon dont elles sont générées et mises en œuvre. Lorsque les données sont bien comprises et utilisées, les décisions peuvent être prises plus rapidement et avec plus de clarté. 

L’analyse de la situation vient étayer cette affirmation en établissant un lien direct entre les données probantes et les choix politiques concrets. Lorsqu’elle n’est pas réduite à une simple formalité administrative, mais qu’elle sert plutôt à orienter les décisions, elle permet de se concentrer sur ce qui compte le plus, et d’en comprendre les raisons.  

Les politiques nouvelles ou révisées relatives à la santé sexuelle et reproductive des mères, des nouveau-nés et des adolescents et adolescentes devraient indiquer clairement les obstacles à la mise en œuvre auxquels elles s’attaquent, les populations prioritaires et les raisons de ce choix, ainsi que les contraintes politiques, juridiques ou institutionnelles à surmonter, sans oublier les implications en termes de ressources et les considérations relatives à la durabilité.

Lorsque les décideurs recourent à l’analyse de situation non seulement pour décrire les problèmes, mais aussi pour clarifier les choix, organiser les réformes par étapes et justifier les compromis, cela contribue à combler les lacunes dans la mise en œuvre, faisant ainsi évoluer la politique d’un exercice linéaire et technocratique vers un processus dynamique et adapté au contexte, ancré dans la réalité du changement.  

Lorsque les données probantes sont utilisées pour prendre des décisions – et non seulement pour établir un compte rendu – les politiques débouchent sur des mesures concrètes plutôt que sur de simples aspirations. 

Partagez cette page