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« On travaille sans répit » : au Zimbabwe, les femmes dénoncent le fardeau du travail de soins non rémunéré alors que le Parlement examine un projet de loi

L’initiative soutenue par le CRDI fait progresser les efforts visant à accorder au travail ménager le statut juridique de bien public.

En ce milieu d’avant-midi frais et couvert dans la vallée de Honde, dans la province du Manicaland, Nomatter Maromo prépare une soupe de légumes dans une cuisine d’une maison de chaume en prévision du dîner. Dehors, des vêtements sales de tous les membres de la famille l’attendent. Nomatter, âgée de 43 ans, porte une tenue religieuse consistant en une longue robe orange et un chemisier blanc, une image frappante. Elle incarne parfaitement le fardeau des tâches domestiques et des soins non rémunérés dans son foyer.  

« Je me lève tôt le matin pour nettoyer la maison, arroser le jardin, faire la vaisselle et cuisiner pour l’ensemble de la famille », mentionne Nomatter, visiblement fatiguée, qui habite le village de Mapeza, dans l’est du Zimbabwe. « C’est épuisant. On s’attend aussi à ce que je travaille dans les champs de maïs et de bananes et que je marche un demi-kilomètre pour aller chercher de l’eau potable. » 

Près de la frontière avec le Mozambique et à quatre heures de route de la capitale Harare, la vallée de Honde est reconnue pour ses plantations de thé et de bananes et ses collines verdoyantes. L’eau est une denrée rare dans certaines parties de la communauté et il y a peu de lieux de forage, ce qui oblige des filles et des femmes comme Nomatter à marcher de longues distances pour aller chercher de l’eau et laver des vêtements dans les rivières. Elles doivent aussi se frayer un chemin sur le terrain accidenté pour ramasser du bois de chauffage afin de cuisiner.  

Travailler sans salaire, sans reconnaissance et sans repos 

Pendant des années, ces tâches importantes accomplies par les femmes pour maintenir les familles, les communautés et l’économie à bout de bras n’ont pas été reconnues au Zimbabwe. 

Mais grâce aux efforts de plaidoyer soutenus d’organisations de la société civile appuyés par de nouvelles données de recherche, les législatrices et les législateurs veulent changer la donne. Le 10 décembre 2025, le parlement a débattu d’une motion visant à présenter un nouveau projet de loi intitulé Unpaid Care and Domestic Work (soins et travaux ménagers non rémunérés), qui cherche à mettre en place des budgets et des infrastructures telles que des services de garde d’enfants et des installations d’approvisionnement en eau potable afin d’aider les femmes et les filles, qui accomplissent l’essentiel du travail de soins non rémunéré. Le projet de loi veut aussi obliger le gouvernement à évaluer la contribution de ces tâches au PIB national.  

Lors d’une séance de travail au Sénat, la sénatrice Nohlahla Mlotshwa a souligné les lourdes responsabilités qui incombent aux femmes en milieu rural. « Elles doivent cultiver la terre, parcourir des kilomètres pour trouver de l’eau et du bois de chauffage, élever les enfants, prendre soin des malades et des personnes âgées et produire la nourriture qui alimente les gens de ce pays. »  

S’appuyant sur la remarque de Mme Mlotshwa, la sénatrice Maybe Mbowa – qui a présenté la motion – mentionne qu’étant donné que les tâches ménagères sont presque entièrement accomplies par les femmes et les filles sans aucune reconnaissance, récompense ou repos, cela crée un déséquilibre profond. À ses yeux, cette inégalité les prive du temps dont elles auraient besoin pour s’instruire, gagner un revenu, jouer des rôles de chef de file et s’épanouir. « Nous ne devons plus laisser ce travail indispensable rester dans l’angle mort de notre planification nationale. Il faut agir maintenant. »  

De la pauvreté associée au manque de temps à l’exclusion économique  

L’impact de ce déséquilibre va bien au-delà de la situation à la maison. Le travail de soins non rémunéré alimente le problème de la « pauvreté associée au manque de temps », qui pousse les femmes à se retirer de l’économie officielle parce qu’elles doivent s’occuper de leur famille. 

Une étude à l’échelle nationale menée en 2024 par le Health Law and Policy Consortium, en partenariat avec un consortium de la société civile dirigé par la Women’s Academy for Leadership and Political Excellence (WALPE) et duquel faisaient notamment partie Oxfam Zimbabwe, le Padare Enkudleni Men’s Forum et la Bethany Trust, a révélé que le travail de soins non rémunéré est souvent un frein à l’éducation et à la formation des femmes et des filles et limite considérablement leurs chances d’obtenir un emploi stable, officiel et à temps plein. Les efforts de la WALPE pour faire reconnaître le travail de soins non rémunéré sont appuyés par l’initiative Mettre à l’échelle les innovations en soins en Afrique, un partenariat de cinq ans entre Affaires mondiales Canada et le CRDI visant à transformer la question des soins non rémunérés en Afrique subsaharienne.   

Fortunate Nkomo, diplômée universitaire en 2024 dans la province du Matabeleland méridional, explique qu’à cause des travaux ménagers et des soins non rémunérés, elle a eu moins de temps, d’énergie et d’occasions pour lancer sa carrière et réaliser ses aspirations. « Faire la vaisselle, balayer la maison, aller chercher de l’eau à cause des problèmes persistants d’approvisionnement en eau dans la région, garder les enfants de mon frère... Toutes ces tâches sont épuisantes physiquement et mentalement. Parfois, elles me donnent l’impression de ne pas en faire assez ou de mettre de côté mes propres objectifs. »  

Une réalité similaire à laquelle est confrontée Shalon Hakutangwi, du village de Sanyanga dans la vallée de Honde, qui a cessé de fréquenter un centre de formation professionnelle à Mutare, la troisième plus grande ville du Zimbabwe. La jeune femme de 25 ans rêvait d’être dessinatrice de mode avec sa propre marque et suivait un cours de couture après avoir accouché. « J’ai suivi le cours pendant un mois en 2019, mais j’ai dû laisser tomber pour m’occuper de mon bébé. Je ne pouvais pas me payer une aide-ménagère », mentionne Shalon, « et mon mari a insisté pour que je prenne soin de notre enfant ». 

La sénatrice Mlotshwa a déclaré ceci en mettant en évidence cette tendance : 

« Si nous voulons que les femmes entrent dans l’économie officielle, nous devons les libérer du travail invisible. »

Dans le milieu urbain de Bulawayo, Precious Faith Ngwenya, une jeune femme en situation de handicap qui est aussi mère monoparentale d’un enfant d’un an, nous fait part de son expérience. « Mon quotidien est façonné par le lourd fardeau des travaux ménagers et des soins non rémunérés. Je suis seule pour m’occuper de mon enfant, apporter de la nourriture et des vêtements et répondre à tous les besoins du foyer. Gérer le travail de soins en parallèle avec mes besoins personnels est extrêmement difficile. »   

Ces conditions ont de graves répercussions sur la santé. Virginia Muwanigwa, PDG de la commission sur l’égalité des sexes du Zimbabwe, explique que les femmes et les filles qui portent le fardeau injuste du travail de soins s’exposent aux maladies transmissibles. Cela fait écho aux conclusions de l’étude nationale du consortium de la société civile, qui met en lumière les dangers auxquels les personnes aidantes non rémunérées s’exposent lorsqu’elles prennent soin de membres de leur famille malades avec une formation et de l’équipement de protection limités. Leur risque est accru par un système de santé exsangue, au sein duquel il reste trop peu de travailleuses et travailleurs de la santé qualifiés en raison de l’émigration continue. 

Et les répercussions vont encore plus loin. Muchanyara Cynthia Mukamuri, présidente du comité national de coordination de la coalition des femmes du Zimbabwe, mentionne que ces tâches renforcent l’inégalité entre les sexes, perpétuent la pauvreté et minent toute la contribution de ces femmes au développement national. Dans leur étude, la WALPE et ses partenaires ont constaté que le travail de soins non rémunéré injustement réparti crée des obstacles qui aident à expliquer pourquoi si peu de femmes occupent des postes politiques de premier ordre au Zimbabwe. 

Un mouvement pour la reconnaissance juridique attendu depuis longtemps 

Des organisations dirigées par des femmes mènent une nouvelle charge pour une reconnaissance juridique du travail de soins en exhortant les législatrices et les législateurs à adopter des politiques qui favorisent un équilibre entre le travail et la vie personnelle, des congés parentaux et des horaires flexibles. Leur plaidoyer survient à un moment crucial, alors qu’un projet de loi visant à enfin reconnaître le travail invisible qui soutient les ménages et les communautés de partout au Zimbabwe a le vent en poupe. 

Sitabile Dewa, directrice régionale pour l'Afrique, a vu la question être mise de côté pendant des années. Elle souligne qu’en l’absence de lois qui considèrent ce travail comme un bien public, les décisionnaires peinent à en saisir l’ampleur ou le fardeau disproportionné qu’il impose aux femmes et aux filles. 

Lorsque des décisionnaires tels que les conseillères et conseillers et les responsables gouvernementaux saisissent les impacts, ajoute-t-elle, elles et ils sont mieux placés pour adopter des mesures qui peuvent alléger ce fardeau. À elles seules, les infrastructures pourraient faire une différence importante : de meilleurs services de garde d’enfants et établissements de soins aux personnes âgées, de l’énergie propre et des systèmes d’approvisionnement en eau et d’assainissement fiables aideraient à réduire le nombre d’heures que les femmes doivent consacrer à la gestion des tâches quotidiennes. 

D’autres groupes de défense des droits des femmes font écho à cette urgence. Mme Muwanigwa, de la commission sur l’égalité des sexes du Zimbabwe, souligne que le projet de loi proposé devrait inclure ces améliorations structurelles dans ses engagements fondamentaux. Les dirigeantes et les dirigeants du secteur souhaitent aussi que la loi garantisse que ce travail soit pris en compte dans les statistiques nationales et reflété dans la planification économique, ce qui, selon Mme Mukamuri, de la coalition des femmes du Zimbabwe, aiderait à lutter contre les inégalités de longue date qui l’ont rendu invisible.  

Sitabile Dewa attend de la législation qu’elle favorise l’adoption de modalités de travail flexibles telles que le travail à distance, des congés de maternité payés adéquats et des congés parentaux pour inciter les hommes à participer aux tâches ménagères ainsi que de services de garde d’enfants financés par les employeurs, particulièrement dans les milieux de travail de grande taille. À son avis, tout cela permettrait à plus de femmes d’obtenir et de maintenir un emploi officiel. 

Les responsables gouvernementaux reconnaissent la nécessité d’agir. Mavis Sibanda, secrétaire permanente au ministère de la condition féminine, des affaires communautaires et du développement des petites et moyennes entreprises, souligne les efforts entrepris récemment pour introduire des cuisinières propres, améliorer les systèmes d’approvisionnement en eau dans les communautés rurales et mener des campagnes de sensibilisation visant à mieux répartir les responsabilités familiales. Changer les normes sociales, dit-elle, est essentiel pour encourager les hommes et les garçons à partager ces tâches. 

Au moment où les législatrices et les législateurs commencent à donner forme au projet de loi, des femmes comme Nomatter Maromo et Shalon Hakutangwi surveillent la situation de près. Elles espèrent que la reconnaissance juridique permettra non seulement de réduire la pauvreté associée au manque de temps et de rééquilibrer le fardeau des tâches ménagères, mais aussi d’ouvrir de nouvelles perspectives à l’extérieur du foyer. « J’espère que la communauté pourra constater ma valeur », dit Nomatter. 

Photo du haut: Farai Shawn Matiashe

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