Aller au contenu principal

Syrie : les sacrifiés d’Assad

En plus d’avoir fait plus d’un demi-million de morts, la guerre civile qui a éclaté il y a 14 ans pour mettre fin au régime de Bachar al‑Assad a sacrifié une génération d’enfants. Après avoir été emprisonnés, bombardés, assiégés et gazés, ces jeunes sont aujourd’hui libérés. Mais à quel prix ?
Par: Fabrice de Pierrebourg / L’actualité

Samedi 10 septembre 2016, près de Damas, en Syrie. Cela fait maintenant cinq ans que le dictateur Bachar al-Assad a tué dans l’œuf les velléités de démocratie de son peuple. La guerre civile se poursuit — elle fera en 14 ans de 500 000 à 600 000 morts, selon les différents bilans, dont environ 25 000 enfants, et près de 150 000 disparus. Parmi les civils, certains seront gazés au sarin et au chlore.  

Une voix grésille dans le talkie-walkie de Mohamed, 20 ans, secouriste volontaire au sein des Casques blancs, organisation de défense civile active dans les régions rebelles écrasées militairement par le régime. Son chef lui ordonne de se rendre à un endroit, où il devra envelopper le corps d’un « jeune martyr dans un linceul », comme le commande le rituel funéraire musulman. Lorsque Mohamed arrive sur place, il voit son père en pleurs. Le martyr, c’est son frère âgé de 16 ans, tué lors du bombardement de leur maison. « Il était en morceaux », me raconte Mohamed avec émotion près de 10 ans après les faits.  

« On a prié, puis on l’a enterré… Mon frère s’appelait Yaman, ce qui veut dire “de bon augure” [en arabe] », ajoute Mohamed. 

Il me raconte aussi que, pour lui, être secouriste dès l’âge de 19 ans et risquer sa vie pour les autres était alors sa façon de s’engager pour la « liberté et de donner [quelque chose] à [son] pays ».  

Mohamed, aujourd’hui âgé de 28 ans et toujours secouriste, fait partie de cette génération de centaines de milliers de Syriens, essentiellement musulmans sunnites, dont l’enfance, l’adolescence et la vie de jeune adulte ont été sacrifiées, et l’avenir hypothéqué, par la guerre qui a ravagé leur pays de 2011 à décembre 2024. 

Media
Mohamed, secouriste de 28 ans, fait partie de la génération sacrifiée.
Fabrice de Pierrebourg / L’actualité
Mohamed, secouriste de 28 ans, fait partie de la génération sacrifiée.

Une génération bombardée, gazée, affamée lors des sièges complets de différentes villes, prisonnière des geôles d’Assad, déplacée ou condamnée à l’exil. Alors désormais, pour Mohamed, Hatem, Abdel Raman, Rafik, Yasmine et tous les autres, cette Libération — c’est ainsi que les Syriens appellent le renversement du régime Assad — est forcément douce-amère.  

À la fin de l’hiver, L’actualité a parcouru une partie de la Syrie à la rencontre de cette « génération Assad ». En a résulté un voyage dans le temps au fil de récits poignants, jusqu’aux racines de la révolution commencée dans la foulée du printemps arabe, en 2011. Cette révolution pacifique, galvanisée d’abord par la jeunesse, s’est rapidement muée en rébellion armée et, tout aussi vite, en guerre civile.  

« Je sens que tout mon pays dégage l’odeur de la mort. Lorsque je me promène au milieu des ruines, je me souviens de chaque cadavre que j’ai récupéré, de chaque blessé que j’ai secouru », se désole Mohamed.  

Après 14 ans de répression par le régime, il n’aura fallu qu’une dizaine de jours, en décembre 2024, à la coalition de groupes rebelles islamistes — menée par le mouvement Hayat Tahrir al-Cham (HTC) d’Ahmed al-Charaa, alias Abou Mohammad al-Jolani — pour mettre un terme à cinq décennies de mainmise autoritaire par la dynastie Assad. Il y a eu d’abord Hafez, le père, qui s’est emparé de la tête du pays après un coup d’État en 1970, avant que Bachar, l’un de ses fils, lui succède à sa mort en 2000. 

Partis de leur fief, Idlib, dans le nord du pays, et de Deraa, à l’extrême sud, les rebelles ont capturé en un claquement de doigts plusieurs villes clés avant de franchir, dans la nuit du 8 décembre 2024, les portes de Damas. La capitale est tombée presque sans un coup de feu, alors que Bachar al-Assad et ses proches venaient à peine de s’enfuir en avion vers la Russie. 

« Jamais du temps d’Assad nous n’aurions pensé que ce régime allait tomber un jour. Il était évident que nous, les jeunes, n’aurions jamais d’avenir. Puis, en quelques jours, tout s’est effondré. Comme par magie », raconte, encore ébahi, Wajeh, un chrétien de 19 ans qui étudie la littérature française à Damas. 

Aujourd’hui, le rebelle Ahmed al-Charaa, un musulman sunnite, a abandonné sa tenue de combat et son nom de guerre pour revêtir le costume-cravate de président intérimaire autoproclamé d’une Syrie en quête de reconnaissance internationale. 

Ce quadragénaire assure avoir laissé derrière lui son lourd passé d’icône du djihad armé. Parti en Irak pour combattre les Américains dès 2003, il est revenu en Syrie pour fonder vers 2012 le Front al-Nosra, un groupe djihadiste. Un an plus tard, il refusait la fusion avec le groupe État islamique alors en expansion et faisait allégeance au rival al-Qaïda. Il a délaissé le groupe en 2016 pour créer le HTC, qui allait devenir progressivement le gouvernement islamiste de facto de la région d’Idlib, enclave d’au moins 3 000 km2 (10 fois l’île de Montréal) collée sur la frontière turque. 

Depuis décembre, ces nouveaux maîtres du pays n’ont pas traîné pour s’approprier les anciens lieux de pouvoir, des ministères aux postes de police. À la frontière libano-syrienne, flanquée d’un imposant portique « Welcome to Syria », la bureaucratie avait repris ses droits lors de notre passage en février, après des semaines de quasi libre circulation. Les tampons sont à nouveau apposés dans les passeports. Mais sans bakchich (pot-de-vin) à verser, comme c’était le cas avec les hommes du régime déchu, se réjouit mon chauffeur de taxi. 

Les ex-rebelles se montrent toutefois discrets dans les rues de Damas. Souvent jeunes, ils sont reconnaissables à leur tenue de combat ou uniforme noir où est brodée l’inscription « Sécurité générale », à leur barbe taillée et à leur AK-47 en bandoulière. Ils patrouillent dans la ville à pied ou dans des pickups neufs et, aux principaux points d’entrée de la capitale, inspectent chaque véhicule du regard, mais avec un air blasé.  

La plupart des habitants de la capitale ont le sourire aux lèvres quand on les interroge sur leur nouvelle vie. En dépit de la pauvreté qui accable jusqu’à 90 % de la population, selon l’ONU, de l’incertitude politique et économique, et de la méfiance de certains à l’égard du président intérimaire. Sans compter les inquiétudes liées aux risques d’affrontements sectaires, comme ceux vécus fin février sur la côte méditerranéenne entre miliciens alaouites (ethnie chiite du clan Assad) et forces du nouveau régime, au cours desquels plus de 700 civils auraient péri. 

Les Damascènes apprécient la fin de l’extorsion et de la corruption érigées en système par l’ex-régime ainsi que l’arrêt des rationnements d’essence. Ils se disent contents de ne plus voir de rues et de quartiers interdits au public, d’avoir la liberté d’installer des étals de fruits, légumes ou pains sur les trottoirs pour arriver à joindre les deux bouts — et d’utiliser des dollars. Autant de petites choses prohibées il n’y a pas si longtemps. Et surtout, ils profitent du fait de pouvoir parler politique sans risquer d’être espionnés par les sinistres moukhabarats, ces membres de la police secrète de l’époque Assad. Ils ne craignent plus de rejoindre la cohorte des dizaines de milliers de Syriens disparus dans des geôles transformées en sordides usines à torture et à exécution. 

Au café al-Rawda, au cœur de la capitale, intellectuels, artistes, journalistes et politiciens se retrouvent depuis les années 40 pour philosopher au milieu du nuage de fumée des narguilés. Le patron évoque les interdictions d’un régime aux abois et paranoïaque à l’idée de diffuser des matchs de soccer, de peur que les clients sortent ensuite manifester dans la rue. Et les taxes et sommes exorbitantes (jusqu’à 50 000 dollars américains) exigées pour maintenir son café ouvert. Un racket déguisé en contribution à un obscur « Fonds des martyrs ». 

Media
Fadel, serveur au café al-Rawda, au cœur de la capitale
Fabrice de Pierrebourg / L’actualité
Fadel, serveur au café al-Rawda, au cœur de la capitale

Aujourd’hui, Damas vibre. La capitale de 2,5 millions d’habitants est effervescente grâce à une liberté retrouvée par les plus vieux après un demi-siècle de dictature. Une liberté et une paix inconnues jusque-là des plus jeunes. Surtout ceux issus des régions « rebelles », les plus touchées par les 14 années de guerre. 
  
« Avant, on avait même peur de dire bonjour à certaines personnes, par crainte qu’elles n’aiment pas le ton de notre bonjour et qu’on ait des ennuis », souligne Fadel, 33 ans, originaire d’Idlib, enseignant et serveur au café al-Rawda. « L’espoir d’un avenir meilleur est là, inch Allah, et je dis à mes amis exilés à l’étranger de revenir. » 

Sept millions de Syriens, sur une population totale d’environ 35 millions au début de la guerre, se sont réfugiés dans les pays limitrophes (Jordanie, Liban et Turquie) et jusqu’en Europe. Près de 100 000 ont abouti au Canada, dont quelque 5 000 au Québec. 

Depuis Damas, il faut rouler près de deux heures vers le sud, au milieu d’une étendue de champs à la terre ocre labourée et de plantations d’oliviers, pour atteindre la ville de Deraa. La double voie quasi déserte dans les deux directions est parsemée de guérites en béton abandonnées aux couleurs de l’ex-régime et de quelques véhicules militaires calcinés. 

Située aux confins de la Jordanie et du Golan, massif montagneux occupé par Israël (depuis 1967), cette ville d’environ 70 000 habitants (en majorité des musulmans sunnites) avant la guerre est considérée comme le berceau de la révolution syrienne. Ce mouvement spontané de protestation, inspiré du printemps arabe en Égypte et en Tunisie, a rapidement essaimé de Deraa vers plusieurs régions du pays. 

Tout a commencé en mars 2011 par un graffiti sarcastique, « Ton tour arrive, docteur » — allusion à la profession d’ophtalmologiste de Bachar al-Assad —, dessiné par des ados sur un mur de leur école. Une blague qui a conduit à l’arrestation, l’incarcération et la torture pendant plus d’un mois de ces ados vus comme suspects par la police secrète du régime, dirigée localement par un cousin d’Assad. Cet événement dramatique a entraîné des manifestations, de plus en plus durement réprimées, sur la place centrale et à la mosquée Omari. Puis a mené à un siège cruel des quartiers qui se révoltaient. 

Media
Pour Hakam, qui a combattu le régime Assad dans les rangs de l’Armée syrienne libre, toutes les portes sont ouvertes désormais.
Fabrice de Pierrebourg / L’actualité
Pour Hakam, qui a combattu le régime Assad dans les rangs de l’Armée syrienne libre, toutes les portes sont ouvertes désormais.

Aujourd’hui encore, les murs intérieurs de la cour de cette école sont couverts de graffitis politiques, tracés récemment : « La révolution ne finira pas » et « Le docteur a fui », pied de nez au sort d’Assad. Un hommage à ces jeunes précurseurs qui ont changé sans le savoir le destin de la Syrie. 

« Moi, je connais l’histoire de ces enfants jetés en prison », lance fièrement Omar, 10 ans, au milieu de ses camarades qui jouent au soccer et aux billes. 

Devant la mosquée, Hakam, 32 ans, écarte grand les bras vers le ciel lorsqu’on l’interroge sur ses sentiments actuels : « Toutes les portes sont ouvertes désormais… J’étais là le 18 mars 2011 quand les forces du régime ont surgi avec des blindés et tiré sur nous. Le premier mort de cette révolte avait 18 ans… Jamais nous n’avions imaginé pouvoir être tués par notre propre gouvernement. »  

Le plus jeune enfant de cette révolution, arrêté au cours de l’une des manifestations puis torturé à mort, n’avait que 13 ans. 

Hakam a ensuite combattu le régime dans les rangs de l’Armée syrienne libre (ASL), groupe de rebelles nationalistes soutenu par l’Occident, fondé par d’ex-militaires au cours de l’été 2011. Le 6 décembre 2024, lorsque les forces gouvernementales ont abandonné sa ville, Hakam s’est joint sans hésiter à un groupe de combattants qui a foncé sur Damas pour s’allier avec les éléments de HTC venus d’Idlib, au nord. 

L’euphorie et le sentiment de revanche éprouvés au milieu d’une population damascène en liesse ne pouvaient occulter, dit-il, « l’énorme tragédie » du passé. « J’ai perdu des proches et des amis. Tous mes rêves se sont envolés. Beaucoup de jeunes comme moi ont grandi et découvert le monde sous les bombes. » 

Autour de nous, plusieurs quartiers de la ville considérés alors comme hostiles au régime portent toujours les marques de bombardements intensifs, surtout par l’aviation russe, notamment de 2014 à 2018, puis en 2021. Les activistes locaux réclament d’ailleurs que le 18 mars devienne une journée de commémoration nationale. 

« Il y a eu ce court moment où les jeunes se voyaient comme l’avant-garde révolutionnaire. Puis ils ont été supplantés par les nouveaux acteurs de la révolte [NDLR : opposition politique officielle, puis groupes rebelles et djihadistes]. Ils ont perdu leur destin politique, d’où le cynisme de plusieurs envers la politique », constate Sarah Anne Rennick, responsable d’un projet de recherche au sein du groupe de réflexion Arab Reform Initiative (ARI), établi à Paris. Le projet porte sur les « Trajectoires des jeunes en Syrie, en Libye et en Irak » en contexte de conflit et de postconflit. 

Près de 70 Syriens âgés de 18 à 32 ans (âge moyen de 24,5 ans) ont été interrogés dans le cadre de cette vaste étude financée par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) à Ottawa, afin de « comprendre leurs actions et leur processus permanent de prise de décisions, de création de moyens de survivre en situation de guerre, mais aussi leurs aspirations ou leur vision de la politique », précise la chercheuse et directrice adjointe de l’ARI. 

Et chez de nombreux jeunes interrogés, comme chez Mohamed, l’engagement dans l’action humanitaire locale sur une base volontaire, non rémunérée, était « une valeur essentielle dont ils pouvaient constater l’effet concret dans leur collectivité ».  

Media
D’ex-rebelles contrôlent les entrées et les sorties dans la Ghouta.
Fabrice de Pierrebourg / L’actualité
D’ex-rebelles contrôlent les entrées et les sorties dans la Ghouta.

Sitôt franchies les limites de la vieille ville de Damas, cernée d’imposantes fortifications médiévales, la désolation saute au visage. On roule pendant des kilomètres vers le nord-est à travers la région martyre de la Ghouta (« oasis », en arabe) et ses localités de Zamalka, Jobar, Harasta ou Douma. Partout ce même décor postapocalyptique poussiéreux qui laisse bouche bée : un océan gris-beige de bâtiments effondrés ou dévastés, de minarets de mosquées décapités, de tranchées, et de carcasses d’autos devenues territoires de chiens squelettiques. 

La Ghouta restera synonyme de la férocité de la guerre menée par l’ancien régime, soutenu par l’aviation russe, contre la population civile.  

Tous les édifices encore debout sont des coquilles en béton brut. Comme si seul le gros œuvre était achevé. Les portes, fenêtres, mobiliers, tuyauteries en cuivre, câbles électriques et même parfois les céramiques ont disparu — conséquence d’une razzia systématique par les soldats de la 4e division blindée. Cette unité, commandée par le frère cadet de Bachar al-Assad, Maher, était connue pour ses pillages dans les zones dévastées, sa production intensive et son trafic de captagon (pilules d’amphétamine) ainsi que ses extorsions, y compris à la frontière. 

La région de la Goutha, d’une centaine de kilomètres carrés, abritait près de 400 000 habitants avant la guerre. Aujourd’hui, ils ne sont que des poignées à être revenus dans les rares secteurs épargnés, en tout ou en partie, par la machine répressive du régime Assad. 

Dans le cimetière de Jobar cerné de destruction, Bachir, 13 ans, presque l’âge de la guerre, est figé devant la tombe de son grand-père. Aucun bruit ne vient troubler le moment. C’est la première fois que ce garçon timide s’y recueille depuis que sa famille est revenue, à la mi-décembre, dans cette ville qu’elle avait abandonnée en 2013. Le père de Bachir, mécanicien quadragénaire au regard doux, raconte qu’ils n’ont pas arrêté ensuite de se déplacer dans la Ghouta pour échapper aux bombardements incessants qui lui ont enlevé son père, son frère et des cousins. Le plus éprouvant, confie-t-il, c’était de se demander, chaque fois qu’il quittait la maison, s’il reverrait les siens « vivants ou non ». 

Media
Bachir, 13 ans, se recueille pour la première fois sur la tombe de son grand-père.
Fabrice de Pierrebourg / L’actualité
Bachir, 13 ans, se recueille pour la première fois sur la tombe de son grand-père.

La plupart des sépultures sont brisées par les bombardements. Même les morts n’ont pas été épargnés. Un vieux gardien bénévole au visage buriné, coiffé d’un keffieh, a peint des chiffres rouges sur les stèles et tout recensé dans un petit carnet pour aider les familles à retrouver les tombes de leurs « martyrs ».  

La région a été assiégée dès mars 2013. Ses habitants ont été affamés et, paroxysme de l’horreur, ils ont subi plusieurs attaques aux armes chimiques, dont deux majeures : des roquettes remplies de gaz sarin en 2013 et des barils de chlore largués par hélicoptère en 2018. Des attaques confirmées par l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques et dénoncées par le Canada, qui a condamné « le régime Assad pour son utilisation répétée d’armes chimiques, qui constitue une violation flagrante du droit international ».   

Hatem, 17 ans, a échappé au pire. Lui et son père, Wael, doivent leur survie à Yasser, secouriste volontaire, qui a tambouriné contre la porte de leur maison au milieu de la nuit du 21 août 2013 pour les réveiller. Le régime venait de tirer des roquettes contenant du gaz sarin — gaz neurotoxique inodore et mortel — sur Jobar et plusieurs autres localités de la région. 

« Mon père m’a porté immédiatement dans ses bras vers le toit pour qu’on puisse y respirer de l’air non contaminé [NDLR : ce gaz a tendance à rester au sol]. Les secouristes jetaient de l’eau sur les gens, et même des serviettes imbibées de coca-cola », raconte Hatem, entouré de son père et de leur ange gardien. 

Media
 Hatem (à droite) et son père (devant) ont été sauvés de l’attaque au gaz sarin par Yasser (à gauche).
Fabrice de Pierrebourg / L’actualité
Hatem (à droite) et son père (devant) ont été sauvés de l’attaque au gaz sarin par Yasser (à gauche).

Dans une maison voisine, un couple de cinquantenaires fait le même récit de cette nuit de « fin du monde ». Eux aussi ont survécu parce qu’ils ont eu le réflexe de s’enfermer avec leurs enfants dans une chambre, avec des linges humides sous la porte et devant leur visage. Le gaz a quand même eu le temps de faire un peu effet. « Notre vue était brouillée, relate Fawzi, le père. On hallucinait. Moi, je ne pouvais presque plus bouger. Aujourd’hui, j’ai toujours des problèmes aux poumons comme un asthmatique. » 

Un scénario catastrophe parfait, résume le secouriste Yasser, 56 ans : « C’était une nuit très chaude, donc tout le monde dormait les fenêtres ouvertes. Et l’absence de vent a fait que le gaz a stagné. Les gens atteints tombaient au sol, bavaient, étaient agités de convulsions. On ne pourra jamais pardonner à ces tueurs. » Près de 1 000 civils sont morts par suffocation et près de 6 000 ont été blessés lors de cette attaque d’août 2013, objet depuis de plusieurs procédures judiciaires internationales.  

Assis sur une chaise devant sa quincaillerie, Jamal, 67 ans, revoit ces images de familles du quartier décimées par le sarin, ainsi que l’herbe et même la sciure de bois que les habitants ramassaient et mangeaient pour survivre à la famine lorsque sa ville était assiégée. « Assad laissait entrer de l’orge, parce que c’était la nourriture des ânes… Nous n’avions pas d’autre choix que d’endurer ça. La communauté internationale nous avait abandonnés. »  

En cette veille de ramadan, les allées couvertes du souk du vieux Damas sont bondées. Dans ce dédale, les gens formant une foule compacte se croisent, se frôlent, se bousculent entre les étals des marchands, qui les interpellent. L’air est embaumé des senteurs d’épices et d’herbes aromatiques séchées ainsi que des effluves de pâtisseries s’échappant des fours. 

Abdel Raman, 16 ans, travaille six jours sur sept devant une table de confiseries pour le compte d’un commerçant voisin et ami de sa famille. Sa jeunesse dans la Ghouta ressemble à celle de dizaines de milliers d’autres jeunes sunnites syriens, sous les bombes et victimes d’un siège total de leur région pendant environ cinq ans. 

« Quand le régime a enfin ouvert une route d’évacuation [NDLR : un couloir humanitaire pour permettre aux civils de quitter une zone assiégée], se souvient-il, ma famille et moi sommes arrivés à Damas et c’est là que j’ai vu du pain pour la première fois. J’en ai dévoré un morceau et en ai caché deux dans ma poche pour le lendemain. » 

Media
Abdel Raman a dû quitter l’école à l’âge de 10 ans. Il vend des confiseries pour un ami de la famille.
Fabrice de Pierrebourg / L’actualité
Abdel Raman a dû quitter l’école à l’âge de 10 ans. Il vend des confiseries pour un ami de la famille.

Selon les Nations unies, près de 50 % des Syriens aujourd’hui âgés de 6 à 15 ans sont déscolarisés à cause du conflit, soit parce que leurs écoles n’étaient plus accessibles ou fonctionnelles (40 % des 20 000 écoles sont fermées), soit parce que leurs familles n’avaient plus les moyens de leur payer des études, ou qu’ils devaient travailler. 

Chez les plus vieux, déjà à l’école au début de la guerre, le parcours a souvent pris fin abruptement. Comme pour Abdel Raman, qui a quitté l’école à l’âge de 10 ans. « J’aime mon métier, et que voulez-vous que je fasse d’autre ? L’école, ça n’a pas marché », répond-il, presque gêné, lorsqu’on lui demande s’il serait tenté de reprendre des études maintenant que la guerre est finie. 

« L’accès à l’éducation et aux écoles est perçu par la plupart des enfants et des jeunes comme un luxe », constate Bujar Hoxha, directeur pour la Syrie de l’ONG internationale Save the Children, de retour d’une tournée à travers le pays où il a été marqué par « l’ampleur de la pauvreté et de la dévastation ». 

« Il est urgent, dit-il, de créer des programmes d’apprentissage accéléré pour aider les jeunes à rattraper leur retard en matière d’éducation. Les enfants et les jeunes sont le seul espoir de construire une société diversifiée dont les composantes puissent coexister pacifiquement. Il faudra de trois à cinq ans de soutien par des donateurs pour reconstruire les écoles et investir dans l’éducation.

Hatem, le survivant de l’attaque chimique, rêve désormais de retourner étudier, après des années d’interruption, et d’obtenir un baccalauréat en langue arabe ou en mathématiques, ses deux passions. Mais il souhaite surtout vivre dans un pays « sans guerre ». « Ils [l’ancien régime] nous ont détruits humainement et ont bousillé notre avenir. » 

« Garde la tête haute, tu es un Syrien libre. » « Un, un, un, la Syrie est un. » « Non au confessionnalisme. » Ce 28 février, des centaines de Syriens de tous âges sont rassemblés au centre de Douma, dans la Ghouta, pour chanter et scander ces slogans entre deux discours d’orateurs. 

« Enfin nous récupérons notre pays », exulte l’un d’eux au micro. Une ronde endiablée se met alors en branle. Un jeune rebelle hilare se laisse entraîner par la foule, son arme automatique brandie en l’air. Sur un toit, des adolescents agitent le drapeau des rebelles, devenu l’emblème officiel du pays, en faisant le V de la victoire.   

Media
Des adolescents agitent le drapeau des rebelles, devenu l’emblème officiel du pays, lors d’un rassemblement.
Fabrice de Pierrebourg / L’actualité
Des adolescents agitent le drapeau des rebelles, devenu l’emblème officiel du pays, lors d’un rassemblement.

« Avant, ils nous emprisonnaient ou nous tuaient dès que l’on manifestait », témoigne Omrane, 19 ans. Lui qui a dû arrêter l’école pendant la première moitié de la guerre s’attache à l’espoir de « voir se construire une nouvelle Syrie forte et souveraine ». 

Debout près des haut-parleurs, Rafik, 22 ans, étudiant et aspirant professeur de physique, croit en ce nouveau régime qui les « écoute » et qui comprend que les jeunes « doivent avoir leur place » dans toutes les strates de la gouvernance. « La démocratie, ce n’est pas que le droit de manifester, plaide ce solide gaillard. Elle va de pair avec une prise en compte des demandes exprimées. Dans plusieurs ministères, ils ouvrent déjà leurs portes aux jeunes. Ils recrutent même dans les universités. » 

Cette question de la participation des jeunes au « processus de construction d’une paix durable » ressort aussi des entretiens menés par l’équipe de Sarah Anne Rennick dans le cadre de son étude soutenue par le CRDI. Cette participation varie selon qu’ils se trouvaient dans une région épargnée par la guerre ou pas. Dans les régions durement éprouvées, la capacité des jeunes à être des « acteurs politiques », une de leurs priorités, était supplantée par le besoin urgent et compréhensible de « subsistance économique ». Exception faite, poursuit-elle, des jeunes qui sont devenus membres des conseils locaux, établis dans la plupart des zones « libérées » pour gérer les enjeux et services locaux en l’absence de l’État. « Eux ont acquis une expérience politique et d’administration publique. » Mais chaque fois que le régime Assad reprenait militairement le pouvoir sur certaines de ces régions, « c’était fini », ajoute-t-elle. 

Lorsque ces jeunes se projetaient dans l’avenir, aucun n’imaginait que ça irait mieux, que ce soit politiquement ou économiquement, note Sarah Anne Rennick. « Leur avenir n’était concevable qu’à l’extérieur de leur pays. Et aucune réconciliation n’était envisageable. Désabusés, ils exprimaient aussi un sentiment d’abandon par la communauté internationale. Surtout ceux qui vivaient sous les bombes du régime. » 

À Deraa, au pied du monument commémoratif de la première manifestation du 18 mars 2011, Yasmine, 18 ans, Sham et Rahaf, 19 ans, étudiantes en sciences et langue arabe, « goût[ent] la liberté retrouvée » et la fin de la peur d’être « tuées ou kidnappées ». 

Media
Yasmine, Sham et Rahaf devant le monument commémoratif du 18 mars 2011.
Fabrice de Pierrebourg / L’actualité
Yasmine, Sham et Rahaf devant le monument commémoratif du 18 mars 2011.

Même si « l’avenir de la jeunesse a été détruit », déplore Sham, les trois amies, au voile posé légèrement sur leurs cheveux, veulent garder confiance quant à la place des femmes dans cette nouvelle Syrie. « Si elles sont représentées [politiquement], nos droits seront protégés et respectés », croit Rahaf. (Seule une activiste, chrétienne, fera son entrée au nouveau gouvernement annoncé un mois plus tard.) 

Le président al-Charaa veut rassurer à la fois les différentes minorités confessionnelles (alaouites, chrétiens, druzes et kurdes) du pays, inquiètes qu’il soit désormais gouverné par la majorité sunnite, y compris ses composantes islamistes plus radicales, et la communauté internationale. 

« On est habitués à vivre ensemble… tant que la politique [ne se mêle pas des relations interconfessionnelles] et que les pays étrangers ne s’ingèrent pas », souligne le gérant chrétien d’un restaurant du vieux Damas, près d’une tablée où employés musulmans et chrétiens partagent un repas de rupture du jeûne (iftar) du ramadan.  

En plus de garantir le « statut social des femmes » et leur protection contre toute « violence ou discrimination », la Constitution transitoire ratifiée à la mi-mars par al-Charaa, bien que basée sur la jurisprudence islamique, établit l’égalité des droits sans discrimination fondée sur la race, la religion ou le sexe. 

Le chemin s’annonce quand même chaotique pour le président intérimaire. Présenté comme pragmatique, al-Charaa suscite la méfiance au sein notamment de la riche bourgeoisie damascène, qui trouvait son compte sous Assad. Une certaine frustration monte aussi chez certains sunnites, entre autres ceux de la région de Deraa qui, malgré leur rôle d’initiateurs de cette révolution, se sentent abandonnés par le pouvoir en place.  

Le nouveau régime devra aussi tenir compte des traumatismes qui rongent les rescapés de ces années d’horreur. Mohamed, le Casque blanc, est toujours hanté par ce passé si proche. Dans son sommeil, avant de se réveiller en larmes, il voit les soldats d’Assad le pourchasser ou en train de kidnapper ses deux enfants de 18 mois et 2 ans et demi, pour les assassiner. 

Sarah Anne Rennick déplore que la communauté internationale n’ait pas de réponse adaptée à ce défi postconflit. « Pourtant, c’est unanime chez les jeunes interrogés. Ils parlaient spontanément de leurs traumas dans nos entretiens. »  

Le directeur de Save the Children – Syrie dresse le même constat « choquant » d’une jeunesse dans un piètre état de santé mentale. « Ils ont vu beaucoup d’êtres chers se faire assassiner, la dévastation, les agressions les plus horribles, et ils sont devenus méfiants vis-à-vis des autres communautés. […] Aller voir leurs anciennes maisons ou ex-appartements détruits provoque des flash-back de ces jours terribles. Au point que beaucoup d’entre eux préfèrent rester plus longtemps dans des camps de déplacés. » 

Media
Portrait barbouillé de Hafez al-Assad, le père de Bachar, qui s’est emparé de la tête du pays après un coup d’État en 1970.
Fabrice de Pierrebourg / L’actualité
Portrait barbouillé de Hafez al-Assad, le père de Bachar, qui s’est emparé de la tête du pays après un coup d’État en 1970.

Quant à savoir comment pardonner, et si la chose est même possible, ces questions se sont déjà posées après les guerres civiles et intracommunautaires au Kosovo, au Rwanda ou au Liban. Et elles pointent déjà en Syrie. Le gouvernement intérimaire a amnistié les ex-soldats, policiers et gardiens de prison d’Assad, du moins ceux dont « les mains ne sont pas tachées de sang ». Mais il a promis la mise en place d’une « justice transitionnelle » pour châtier les responsables des crimes commis et reconnaître les souffrances de leurs victimes. 

Croisée dans la Ghouta, Masha, veuve de 40 ans, mère de trois enfants, tout de noir vêtue, y réfléchit déjà. « Notre pays a été noyé dans le sang. Tous ces enfants devenus orphelins… Ce sera difficile de pardonner. Ceux qui tuaient ne savaient pas pourquoi ils tuaient et ceux qui mouraient ne savaient pas pourquoi ils mouraient. »  

Sarah Anne Rennick a constaté dans ses recherches ce récurrent besoin de justice. « Or, c’est rarement le cas [que justice soit rendue], dit-elle. Souvent, on décide que ce sera plus facile d’oublier et de pardonner. En Syrie, c’est maintenant qu’il faut agir. Les archives [des prisons, etc.] et les corps sont encore là ! » 

Désormais heureux papa, Mohamed, le Casque blanc, juge, comme beaucoup, tout pardon « prématuré ». Et il n’y aura pas de pardon sans justice, insiste celui qui balance entre résignation et espoir : « Moi, je n’ai plus d’avenir, car ma génération est perdue. Nous n’avons vu que la mort. Sur ma dernière photo d’école, nous étions 30. Aujourd’hui, nous ne sommes plus que cinq en vie. Mais je veux reconstruire pour mes enfants… Et c’est nous, les jeunes, qui allons bâtir une nouvelle Syrie. » 

Fabrice de Pierrebourg s’est rendu en Syrie à l’invitation du Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Ce reportage a été réalisé notamment avec la collaboration de Zein Khuzam

Cet article a été publié initialement dans le numéro de juin 2025 de L’actualité, sous le titre « Les sacrifiés d’Assad ». 

Fabrice de Pierrebourg / L’actualité

Partagez cette page