Le dernier projet en cours, également financé en partie par le CRDI, est surnommé HD4HL pour Healtier Diets 4 Healthy Lives (Des régimes sains pour des vies saines, en français) et vise à informer la population, à conceptualiser et à faire passer un ensemble de politiques de grande envergure. Les quatre mesures portent sur l’étiquetage obligatoire des valeurs nutritionnelles des produits, l’approvisionnement en aliments sains des institutions publiques comme les prisons ou les écoles, la restriction du marketing sur certaines denrées et certaines zones géographiques, et l’imposition de taxes sur les produits trop sucrés, trop salés ou trop gras.
Ces politiques s’inscrivent dans les « Best Buys » définis par l’OMS : des interventions qui ont prouvé leur rapport coût-efficacité et leur faisabilité pour lutter contre les maladies non transmissibles dans les pays à revenus faibles et intermédiaires. La coalition a organisé de nombreux séminaires, forums publics, marches de sensibilisation et campagnes médiatiques. En intégrant des acteurs gouvernementaux comme le ministère de la Santé, l’Autorité des aliments et des médicaments ou la Commission nationale de planification du développement, elle bénéficie de facto d’une préautorisation de ses travaux législatifs. Cette approche très innovante a porté ses fruits en 2023, lorsque le gouvernement a voté et promulgué la taxe de 20 % sur les boissons sucrées.
LE LOBBY FAIT FRONT
La coalition est parvenue à faire passer la taxe sur ces boissons au sein d’un amendement sur les droits d’accise touchant également le tabac, l’alcool et les contenants plastiques, parce que les marques ne se sont rendu compte de la campagne qu’au dernier moment.
Amos Laar suivait les débats au Parlement le 31 mars 2023, en ligne depuis un autre continent tard dans la nuit : « Entre la deuxième et la troisième lecture, quand il n’est pas censé y avoir de débat, les parlementaires ont essayé de contester [l’amendement], et 17 pétitions ont été déposées. Heureusement, le président de la Chambre a établi qu’ils auraient dû se manifester avant. »
La corruption des législateurs, et même celle des scientifiques, fait partie des tactiques bien connues des entreprises pour empêcher que de telles taxes soient votées. Le Dr Kasim Abdulai, directeur des opérations de la Coalition des acteurs pour la défense de la santé publique, l’a observé : « Parfois, nous constatons que certains des acteurs avec qui nous travaillons régulièrement, et qui avaient l’habitude de condamner avec force les produits malsains, s’adoucissent. On peut sentir quand quelqu’un a fait des compromis. »
Les lobbys sont revenus à la charge, en février dernier, à l’occasion de la présentation du budget du gouvernement du nouveau président élu fin 2024. L’Association ghanéenne de l’alimentation et des boissons (FABAG, pour l’acronyme anglais) s’est manifestée sur tous les fronts contre les « taxes de nuisance », en vain. Le gouvernement a confirmé la loi de 2023, qui lui a rapporté cette année-là, en quelques mois seulement, 1,3 milliard de cédis ghanéens, l’équivalent de 133 millions de dollars canadiens. Malgré l’apparent conflit d’intérêts, Amos Laar affirme qu’il ne s’agit pas d’une guerre ouverte contre l’industrie : « Je dis toujours que personne n’est contre les industriels. Nous ne voulons pas qu’ils partent, mais qu’ils vendent des produits sains. »
La mesure commence à faire ses preuves. Une évaluation par la section scientifique du mouvement, en cours de publication, révèle que 50 % des personnes interrogées ont réduit leur consommation de boissons sucrées et que 31 % les ont remplacées par de l’eau ou des produits frais. Cependant, bien que la grande majorité de la population ait remarqué l’augmentation de prix, tous et toutes ne font pas tous le lien avec la taxe, dont seulement la moitié avaient entendu parler. Le Ghana traverse une importante crise de la dette, et l’inflation, qui a temporairement dépassé les 50 % fin 2022, a fait augmenter les prix de tous les produits alimentaires. Les boissons font partie des victimes, et l’augmentation du prix liée à la taxe de dissuasion a donc été noyée dans l’inflation générale, ce qui a affaibli le message de sensibilisation.
Une autre limite de la taxe est qu’elle porte également… sur l’eau. La classification nationale des produits regroupe toutes les eaux minérales, additionnées de sucre ou non, les boissons aromatisées et celles non alcoolisées dans une seule catégorie « eaux », soumise à la taxe.
Pour échapper à cette importante critique, dont ils ont conscience, les scientifiques travaillent depuis deux ans à l’établissement d’un système de profilage des nutriments. Ce système classe plus de 6000 aliments en fonction de leur composition nutritionnelle et servira de base à la nouvelle politique fiscale. Au lieu d’imposer un taux fixe, la nouvelle version de la loi propose d’adapter le pourcentage de taxation aux taux de sucre, de sel et de gras des produits vendus. Cette base de données permettra également d’encourager certains produits et régimes alimentaires. « Une fois que ces politiques seront en place, elles contribueront à assainir notre environnement alimentaire et à réduire la consommation des produits alimentaires malsains. Les maladies non transmissibles commenceront alors à reculer progressivement », prévoit le Dr Abdulai. Malgré les interférences de l’industrie agroalimentaire, toutes les parties prenantes sont optimistes quant à l’inscription dans la loi du bloc de politiques avant la fin de l’année 2025.
Le programme décrit dans cet article et la production de ce reportage ont été rendus possibles grâce au soutien du Centre de recherches pour le développement international du Canada.
Cet article a été publié initialement dans le numéro de juillet-août 2025 du magazine Québec Science.