Cet article a été publié initialement dans le numéro d'avril-mai 2026 du magazine Québec Science.
Le chocolat de Pâques deviendra-t-il un luxe?
Juin 2025. Une pluie fine tombe sur les cacaoyers du Centre Abel de Grand-Bassam, une coopérative agricole de la zone périurbaine d’Abidjan, la capitale de la Côte d’Ivoire. Au milieu de caféiers, de bananiers et de caramboliers, les modestes arbustes arborent des cabosses orangées à même leur tronc et leurs branches.
Ces gousses de la longueur d’une main renferment les précieuses fèves de cacao, qui, après fermentation et séchage, prendront toutes les nuances de brun. Elles seront broyées et transformées en divers produits de chocolat, le plus souvent loin de leur terre d’origine.
Originaire d’Amazonie, le cacaoyer (Theobroma cacao) est un arbuste délicat, voire capricieux. Il se plaît à l’ombre dans sa phase juvénile, mais a besoin par la suite d’un ensoleillement quotidien d’au moins quatre heures, d’une humidité relative de 80 % à 90 % et d’un profond sol d’argile et d’humus.
Plus précisément, il lui faut de 1200 à 2000 mm de pluie par année et une température comprise entre 18 et 32 °C. Lorsqu’il fait trop chaud ou trop sec trop longtemps – soit plus de 89 jours par année –, la production de fèves diminue considérablement.
Or, les changements climatiques bouleversent les conditions météorologiques locales. Les périodes de sécheresse et de chaleur élevée se multiplient. Et les pluies deviennent plus irrégulières. Un défi immense pour les pays producteurs de cacao, dont la Côte d’Ivoire est le chef de file.
Les conséquences sont déjà tangibles. « Notre production dépassait 2 millions de tonnes par année, mais, depuis deux ans, elle a chuté entre 1,7 et 1,8 million de tonnes à cause des changements climatiques », indique Adolphe Mahyao, directeur de la station de Gagnoa au Centre national de recherche agronomique de Côte d’Ivoire (CNRA). Ainsi, en 2023-2024, les exportations de cacao de la Côte d’Ivoire ont chuté de 34 %, à la suite de pluies inhabituelles, qui ont perturbé la floraison et favorisé les moisissures.
Dans un contexte de marché en forte croissance, comment aider les coopératives ivoiriennes à s’adapter ? « Elles se projetaient difficilement dans l’avenir. Nous avons voulu les accompagner afin qu’elles trouvent des solutions adaptées à leur nouvelle réalité », explique Renée Brunelle, conseillère en environnement à la Société de coopération pour le développement international (Socodevi). C’est dans cette optique qu’elle a mis sur pied le projet AdaptCoop en 2019.
Soutenu par le Centre de recherches pour le développement international, ce projet a rassemblé de nombreuses instances ivoiriennes et canadiennes : le CNRA, le Pôle d’innovation climatique Ouranos, l’Agence nationale d’appui au développement rural (ANADER) et le Centre d’excellence africain sur le changement climatique, la biodiversité et l’agriculture durable de l’Université Félix Houphouët-Boigny, entre autres.
Le but : améliorer les connaissances des productrices et producteurs de cacao et leur proposer des outils pour les aider à choisir des pratiques plus durables, qui rendent les plantations plus résilientes.
Tout un défi, étant donné que le projet s’est construit en collaboration avec trois coopératives réunissant des milliers de petites exploitations. « Il a fallu trouver un langage commun et transposer la recherche appliquée à la réalité des producteurs agricoles », relève Alla Kouadio Okou, conseiller du directeur technique de l’ANADER et coordonnateur principal du projet AdaptCoop en Côte d’Ivoire.
Le thermomètre grimpe
Le premier volet du projet, terminé en 2022, visait à cerner l’ampleur des changements climatiques déjà présents dans les deux zones principales de production de cacao de la Côte d’Ivoire, au sud et au centre du pays. La première zone possède deux saisons pluvieuses, alors que la seconde en connaît une sèche et une pluvieuse.
L’équipe de recherche a envisagé divers scénarios d’évolution de la température et de la pluviométrie aux horizons 2021-2050 et 2041-2070. Résultat : l’impact du réchauffement climatique sera le plus néfaste au centre du pays. Le nombre de journées à plus de 32 °C – la température maximale supportée par le cacaoyer pour produire des fèves – risque de doubler, voire de tripler d’ici 2041-2070.
Or, cette région verdoyante est la principale zone de cacaoculture du pays. « Nos analyses montrent que l’augmentation du nombre de jours chauds pourrait provoquer la disparition de la cacaoculture dans certains secteurs », précise Évelyne N’Datchoh Touré, chercheuse au Laboratoire des Sciences de la matière et de l’énergie solaire de l’Université Félix Houphouët-Boigny, qui a participé au projet.
« L’effet immédiat sera le stress hydrique subi par les plants. Les températures excessives inhibent aussi l’activité des micro-organismes du sol. Ces conditions défavorables nuisent à la survie des cacaoyers », indique M. Mahyao, du CNRA. L’effet est déjà visible dans certains secteurs, comme à Soubré, à Bangolo ou à Duékoué. De fortes mortalités de cacaoyers, causées par l’assèchement des tiges et des bourgeons, vouent de nouvelles exploitations à l’échec. En outre, dans les cabosses sous-hydratées, les fèves risquent de s’accoler et, donc, de se déformer. Ainsi, « le dépassement des seuils thermique pourrait nuire à la qualité des fèves », soutient l’agronome.
Pluies incertaines
Du côté des précipitations, il est plus difficile de prévoir les changements concrets. « On s’attend toujours à une bonne quantité de pluie, mais on prévoit aussi de plus longues périodes de sécheresse, le décalage dans le temps des saisons pluvieuses et plus de précipitations intenses », précise Mme Touré. Autrement dit, les cumuls pluviométriques seraient toujours favorables à la culture cacaoyère, mais la baisse de la fréquence des pluies et l’augmentation de leur amplitude seront problématiques. « On craint aussi de perdre jusqu’à 15 jours de pluie, et cela risque de nuire à la floraison et à la bonne croissance des fruits », soutient l’experte. Cette imprévisibilité s’observe déjà sur le terrain. « Il peut pleuvoir sur un champ et, à 50 mètres de là, ne pas pleuvoir », ajoute-t-elle.
De plus, l’intermittence des fortes pluies et la hausse des températures peuvent aussi entraîner la prolifération de certains insectes ou micro-organismes, tels que la pourriture brune ou encore le « virus de l’oedème des pousses du cacaoyer », transmis par les cochenilles farineuses.
Rien qui soit de nature à rassurer les 5 millions d’Ivoiriens et d’Ivoiriennes qui vivent directement et indirectement du cacao. D’autant qu’au-delà des changements climatiques, la filière fait face à de nombreux défis économiques, éthiques et environnementaux.
Des pratiques d’agriculture résilientes
En 2019, la Banque mondiale estimait que « 54,9 % des producteurs de cacao ivoiriens et leurs familles vivaient sous le seuil de pauvreté ». Un petit producteur, c’est généralement une famille qui possède une parcelle de 3 à 5 hectares et qui effectue un travail manuel, sans mécanisation ni automatisation. Parallèlement, le pays a perdu 80 % de sa couverture forestière au cours des 50 dernières années, du fait de l’essor du cacao et d’autres cultures.
Quelles sont les pratiques à privilégier pour accroître les rendements, préserver l’environnement et faire face aux changements à venir ? Pour réfléchir à ces questions, le projet AdaptCoop s’est adressé à trois coopératives, représentant 9185 producteurs et productrices du centre et du sud du pays.
Sur le terrain, cela a commencé par des ateliers d’interprétation des scénarios climatiques et des consultations autour des pistes d’adaptation au réchauffement climatique, réalisés par l’équipe de l’ANADER. Les membres des coopératives ont aussi participé à des activités de formation à des pratiques agro-écologiques. Des enquêtes réalisées au préalable dans les localités d’Abengourou, de Gagnoa, de Vavoua et de Soubré ont permis d’inventorier plusieurs pratiques de ce genre. Par exemple, la cohabitation des cacaoyers avec des cultures vivrières (igname, gombo, etc.) et de couverture végétale comestible (arachide, patate douce, soja, etc.).
De même, l’agroforesterie, soit l’introduction d’arbres parmi les plantes cultivées, cumule les bénéfices : ombrage, régulation du microclimat, amélioration de la fertilité des sols, voire revenus complémentaires. Dans le cadre du projet AdaptCoop, plus de 25 000 plants d’arbres ont ainsi été distribués.
« Planter des arbres dans les cultures aide à pondérer les températures en maintenant un bon niveau de fraîcheur, et à améliorer la gestion de l’eau », explique Alain Olivier, directeur du Groupe interdisciplinaire de recherche en agroforesterie de l’Université Laval. « Les jeunes cacaoyers sont sensibles au soleil, et planter un bananier, à la croissance rapide, sera bénéfique », affirme l’expert québécois, auteur d’un récent ouvrage sur le sujet, et qui n’a pas participé au projet.
Introduire des arbres fruitiers dans les plantations n’est pas une idée neuve. « C’est ce que l’on trouvait souvent avant dans les plantations traditionnelles, des plants variés plutôt que de la monoculture. L’agroforesterie est même devenue un pan de la politique actuelle de reforestation nationale », soutient M. Okou, coordonnateur d’AdaptCoop.
Pour améliorer la fertilité du sol, l’équipe de l’ANADER a aussi encouragé la production de compost à base de résidus de cacao. « Cela réduit les apports en produits agrochimiques et en eau, tout comme le paillage autour des troncs des cacaoyers », note M. Mahyao. Le désherbage aux bonnes périodes, avec élagage des branches sèches, a aussi été implanté. De même, tailler les plants après la première grande pluie réduit la prolifération des maladies et des insectes. En diminuant l’utilisation des insecticides et des engrais chimiques, ces pratiques vont « permettre de protéger la santé des producteurs et la santé de l’environnement », relève M. Okou.
Le projet AdaptCoop s’est étendu jusqu’au stockage des fèves à l’abri des intempéries pour garantir un bon séchage. Il a aussi mis l’accent sur la mutualisation des ressources, par exemple en faisant la promotion de l’usage collectif de séchoirs améliorés pour les fèves, en maximisant le recours au solaire et sans utilisation de combustibles fossiles ou en venant en appui à la création de forêts communautaires.
L’idée était d’épauler les producteurs et productrices à toutes les étapes, de la prise d’information à l’implantation des nouvelles méthodes, sans compter l’aide à la réhabilitation de pistes rurales ou encore la redynamisation d’associations villageoises d’épargne et de crédit.
Pour cela, un outil pratique d’aide à la décision sous forme de fiches vulgarisées a été mis au point. Testé auprès des membres des trois coopératives, cet outil dit « sensible au genre », qui prend en compte les réalités différentes des hommes et des femmes, compile les scénarios climatiques des différentes zones et fait le lien avec les pratiques agricoles recommandées. Les fiches vulgarisées décrivent ainsi les méthodes agro-écologiques locales les plus prometteuses selon les problèmes recensés, par exemple la culture d’ombrage pour les jeunes cacaoyers. Adaptable à d’autres cultures vivrières et pérennes, telles que le palmier à huile ou le caféier, cette approche « fait partie maintenant de notre panoplie d’outils, c’est un gain pour nous ! » souligne M. Okou. Et pour toutes les amatrices et tous les amateurs de chocolat.
Le programme décrit dans cet article et la production de ce reportage ont été rendus possibles grâce au soutien du Centre de recherches pour le développement international du Canada.
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