COP30 : l’Amazonie au bord du point de bascule
Il fait plus de 30 °C et l’air est saturé d’humidité sur la rive du río Cuieiras, à l’embouchure du río Negro, en Amazonie. Sur les corps, les gouttes de sueur perlent sans que le soleil parvienne à les sécher, et la pluie qui devrait rafraîchir la température en cette fin de journée de juin n’arrive pas. Tayo Pontes, 21 ans, de la communauté autochtone kambeba, range donc son canoë de bois. Aucune chance de pêcher quoi que ce soit avec cette chaleur. Peut-être qu’au petit matin, l’« eau Coca-Cola », surnom donné au río Negro, sera plus fraîche et offrira au jeune homme une meilleure occasion de trouver du poisson pour nourrir les membres de sa famille.
En Amazonie, il est vrai que la vie est rythmée au gré de la saison des pluies (de la mi-décembre à la mi-mai) et de la saison sèche (de la mi-mai à la mi-décembre). Mais depuis au moins deux ans, la situation est catastrophique dans cette vaste forêt tropicale d’Amérique du Sud qui s’étend sur neuf pays, dont principalement le Brésil. Les extrêmes, entre sécheresses et inondations, se côtoient, et l’augmentation de la déforestation ainsi que la hausse des températures en général viennent mettre à risque le mince équilibre qui permet à la biodiversité amazonienne de lutter contre les effets des changements climatiques.
L’impact de ces changements se fait particulièrement sentir dans le village des Kambebas (le « peuple de l’eau », qui, selon la légende, est né de la chute d’une goutte d’eau sur Terre) situé à deux heures de bateau de Manaus, la plus grande ville d’Amazonie avec ses 2,2 millions d’habitants. Cette communauté est installée depuis plusieurs décennies à la confluence du río Cuieiras et du río Negro, lui-même un affluent de l’Amazone, le plus long fleuve au monde. Ce dernier ondule sur près de 7 000 km, de l’est du Pérou, où la plupart des Kambebas vivent, jusqu’à l’océan Atlantique, par le nord du Brésil. Les quelque 100 Kambebas du río Negro, eux, peuvent passer de moins en moins de temps dans les champs et sur la rivière en raison de la chaleur suffocante et des « nouvelles saisons sèches ». C’est problématique non seulement pour la nourriture, mais aussi pour la petite économie de la communauté, qui repose en grande partie sur le tourisme et le passage des bateaux de croisière sur la rivière. S’il n’y a pas d’eau, il n’y a pas de touristes non plus.
« En raison de la sécheresse et de la chaleur [qui fait augmenter la température de l’eau], de nombreux poissons meurent, raconte Tayo Pontes. J’ai beaucoup d’amis qui ont quitté le village parce qu’ils ne savaient pas si la saison sèche allait être aussi intense cette année. Vivre dans cette incertitude, sans savoir si on pourra pêcher et si ce qu’on pêche sera comestible, était devenu trop difficile. »
Du point de vue climatique, il s’agit d’une année charnière pour le Brésil. Les 180 communautés et 860 000 autochtones recensés par la Coordination des organisations autochtones de l’Amazonie brésilienne (COIAB) espèrent voir s’accélérer l’« aide climatique » gouvernementale, par exemple des efforts de reforestation et des mesures d’atténuation de l’impact des changements climatiques au quotidien. Mais aussi, du 10 au 21 novembre prochains, la ville de Belém, dans l’est du pays, débouché obligatoire de tous les produits de l’Amazonie via son port historique, sera l’hôte de la 30e Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, la COP30. En tant que pays hôte, le Brésil souhaite mettre les autochtones à l’avant-plan pour montrer leur rôle essentiel comme sonneurs d’alarme dans la lutte contre les changements climatiques et comme protecteurs de l’Amazonie. Cependant, ces derniers craignent que leurs demandes et recommandations, notamment concernant la déforestation illégale, ne soient pas vraiment écoutées.
Encore faut-il que les communautés autochtones puissent se rendre à Belém. Les Kambebas du pourtour de Manaus, à environ 1 000 km à vol d’oiseau du lieu de la COP, ont par exemple été isolés pendant quelques mois en 2024 lorsqu’une bonne partie du río Negro et de ses affluents se sont asséchés. En octobre 2024, le río Negro est descendu à 12,66 m — son niveau le plus bas en 122 ans de surveillance —, selon les données du Service géologique brésilien, alors que la médiane est autour de 18 m à cette période de l’année.
Sur la berge de la rivière, Raimundo Cruz da Silva, cellulaire à la main, fait défiler des photos du bout du doigt. « Quand j’étais jeune, elle reculait d’à peine quelques mètres pendant la saison sèche. Mais regardez : l’an passé, on était probablement à plus d’un kilomètre pour rejoindre la rivière », raconte le père de famille de 50 ans.
Le dérèglement des saisons en Amazonie a aussi des conséquences économiques. S’il n’y a plus de touristes, il n’y a plus d’argent. La pêche et l’agriculture deviennent donc essentielles. Mais en raison de la sécheresse, chaque poisson coûte plus cher à aller chercher : il faut se rendre de plus en plus loin à pied, puis en bateau, pour espérer attraper les rares poissons qui ne sont pas déjà morts.
Les fermes du village sont aussi touchées. Raimundo Cruz da Silva estime que les Kambebas ont perdu au moins une centaine d’arbres l’an dernier. Les productions de mangues et d’ananas ont été durement frappées. Les habitants ont donc dû acheter plus de nourriture en ville, malgré le manque de revenus. Seules les noix du Brésil, réputées pour survivre aux pires chaleurs, résistent encore. Par contre, de nombreux Kabembas redoutent qu’elles finissent aussi par être touchées.
Quand la fin de l’après-midi sonne, la vie du village kambeba reprend tranquillement. La sieste finie, les chiens ressortent de leur trou creusé dans le sol pour éviter la chaleur, les enfants se lancent à l’« eau Coca-Cola » pour se rafraîchir, les adolescents jouent au soccer pour se dégourdir et les adultes entament la préparation du souper pour nourrir tout ce beau monde. C’est aussi l’heure d’aller vérifier s’il reste de l’eau, collectée lors de la dernière pluie, dans les bassines semi-fermées entourant les maisons. Plus tôt dans la journée, le ventilateur électrique, propulsé à l’énergie solaire, était un ami inséparable.
Pour n’importe quel étranger passant à cet instant, la vie quotidienne du village pourrait sembler tout à fait normale. Cependant, les Kambebas disent tous que « l’équilibre est brisé ». Ce que les touristes viennent observer en bateau de croisière, lorsqu’il y a assez d’eau pour se rendre au village, est de moins en moins un portrait de leur « réalité ». Ces touristes ne voient pas l’envers de la médaille, le dérèglement climatique qui force les Kambebas à revoir leurs habitudes et leurs traditions. Par exemple, ceux-ci n’ont pas toujours coupé leur journée aussi largement en deux pour tenter de résister à la chaleur, même si faire une sieste après le dîner est depuis longtemps un rituel chez eux, comme dans d’autres populations vivant dans des pays chauds.
Puis, en tant que « peuple de l’eau », les Kambebas ressentent l’impact des changements climatiques jusqu’au plus profond de leur être. Les anciens se demandent de plus en plus comment assurer la transmission d’une culture basée sur la présence des rivières, qui agissent comme des vaisseaux sanguins pour Dame Nature, alors que l’ampleur de ces rivières est maintenant incertaine durant une partie de l’année. La survie culturelle du village est aussi liée à celle de l’Amazonie. « Mon grand-père me disait toujours : “Nous ne sommes rien sans eau” », raconte Tainara da Costa Cruz, 20 ans, la porte-parole du village.
La jeune activiste environnementale doit d’ailleurs participer à la COP30 à Belém. Au départ, Tainara espérait présenter, à l’aide de casques de réalité virtuelle, les conséquences des « nouvelles saisons » sur la vie de sa communauté. Faute de moyens, elle tentera par sa seule présence à la COP de faire entendre le désespoir des siens, qui se sentent complètement oubliés malgré les cris du cœur des communautés autochtones lancés depuis de nombreuses années pour sauver l’Amazonie.
« Quand on parle de l’Amazonie, plusieurs n’ont qu’une jungle luxuriante et un fleuve foisonnant en tête. Ils ne réalisent pas que nous souffrons ici aussi. Pour eux, tout est vert, tout est beau. Mais je veux changer cette perspective pour prouver que même l’Amazonie, avec toute sa splendeur, est frappée par les changements climatiques », explique Tainara da Costa Cruz.
Pendant des décennies, la forêt amazonienne a agi comme un filtre géant, absorbant et stockant d’importantes quantités de dioxyde de carbone. Mais des scientifiques ont démontré, notamment dans la revue scientifique Nature, que de 2010 à 2018, l’Amazonie avait partiellement perdu cette capacité. Selon l’Observatoire de la Terre de la NASA, « bien que l’Amazonie capture encore 100 millions de tonnes métriques de dioxyde de carbone de plus par an qu’elle n’en émet », elle est sur le point de devenir une source nette de carbone, après avoir perdu au moins 17 % de sa superficie au cours des 50 dernières années.
La déforestation, souvent illégale, est un facteur majeur de cette perte de capacité de la forêt à collecter du dioxyde de carbone. Dans son plus récent rapport annuel sur la déforestation au Brésil, publié en mai 2025, MapBiomas, un réseau collaboratif formé d’organisations non gouvernementales, d’universités et d’entreprises technologiques, estime que 9 880 551 hectares de forêt, soit une fois et demie la superficie du Nouveau-Brunswick, ont été perdus ces six dernières années seulement. Et ce, quasi exclusivement en raison de l’agriculture (97 %) et de la transformation de la forêt tropicale en pâturages, souvent par le feu et de manière illégale, afin de produire de la viande ou des produits laitiers ou de créer des champs de soja. Les deux écorégions de l’Amazonie et du Cerrado, une vaste savane dans le centre du Brésil, entourant Belém, représentent à elles seules plus de 83 % des zones déforestées.
Et plus la forêt tropicale rapetisse, plus sa résistance, notamment aux sécheresses, s’amenuise. Moins d’arbres veut dire une plus faible rétention de l’eau et une plus grande sécheresse, ce qui influence ensuite, entre autres, la possibilité de feux de forêt.
« On a de bonnes idées, mais le gouvernement n’a que des promesses électorales pour nous », se plaint Triukuchuri Taixira-Musana, le chef du village kambeba. « Il y a quelques années, nous avions un équilibre merveilleux. Mais les allochtones pensent qu’ils peuvent faire de l’argent avec l’Amazonie sans jamais redonner en retour. Ils devraient apprendre, avant qu’il ne reste plus rien, qu’on n’a pas besoin de tuer un arbre pour être heureux. »
Pour tenter de retrouver l’équilibre, les communautés autochtones prônent comme première politique environnementale une véritable reconnaissance de leurs territoires (un droit pourtant enchâssé dans la Constitution de 1988). Car il a été démontré, notamment en mars 2023 par le Monitoring of the Andes Amazon Program (MAAP), mené par une alliance d’ONG, que les zones protégées et les territoires autochtones de la forêt amazonienne n’avaient subi que le tiers des pertes de forêt primaire observées dans les zones non protégées.
Carlos Quispe Dávila, de l’ONG Derecho, Ambiente y Recursos Naturales (Droit de l’environnement et des ressources naturelles, DAR), en Amazonie, travaille avec diverses communautés, au Pérou comme au Brésil, à la mise en place des stratégies pour la défense du climat et des droits des peuples autochtones — une initiative soutenue par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada. Selon lui, il est impossible de parler de protection de la population ou de l’Amazonie sans une reconnaissance territoriale. « La population ne peut lutter si elle n’a pas un droit sur le territoire qu’elle défend », dit-il dans une entrevue en visioconférence depuis son bureau au Pérou.
Le spécialiste en droit de l’environnement évoque aussi une tendance actuelle « très évidente » d’expansion des activités criminelles transnationales, comme l’extraction minière, l’exploitation forestière ou la construction de routes illégales qui forcent le déplacement de communautés entières. Une étude des données gouvernementales réalisée par l’Instituto Centro de Vida (ICV), une organisation environnementale sans but lucratif, va dans le même sens : 91 % de la déforestation en Amazonie brésilienne survenue entre août 2023 et juillet 2024 est liée à des activités illégales, telles que le défrichage pour l’agriculture et l’exploitation minière artisanale, « souvent orchestrées par des organisations criminelles internationales ».
« Ce n’est pas seulement une question de savoir s’il y a des activités illicites et si le gouvernement est en mesure de les empêcher. Ces groupes et entreprises viennent aussi parce qu’il y a une logique économique qui leur permet de venir, parce que des gouvernements leur ont octroyé des droits pour extraire des ressources », affirme Carlos Quispe Dávila.
Pour sa part, Toya Manchineri, le coordonnateur général de la COIAB, croit qu’au lieu de parler de capter du CO2 dans les airs, le gouvernement brésilien devrait se pencher sur une véritable politique de démarcation des territoires autochtones. Il entend d’ailleurs amener cette revendication à la table des négociations de la prochaine COP. En espérant que le Brésil fera plus que simplement utiliser les communautés autochtones pour faire bonne presse pendant la conférence sur le climat à Belém.
« Le gouvernement du président Luiz Inácio Lula da Silva [gauche] est plus ouvert à discuter avec nous, croit Toya Manchineri. Mais même si c’est un gouvernement qui tend plus l’oreille qu’avant, nos droits ne sont pas respectés complètement. Et il y a quelques projets au Congrès qui vont à l’encontre de nos intérêts, comme des demandes autorisées d’exploration minière dans des territoires autochtones. »
Durant les deux heures de trajet sur le río Negro pour regagner Manaus en bateau à moteur, le regard se pose inévitablement sur les trouées apparues au fil du temps dans la jungle riveraine. Le fait des travailleurs venus pour le « boum du caoutchouc » il y a plus d’un siècle, ainsi que des moins nantis qui, aujourd’hui, construisent des abris de fortune, repoussant les limites de Manaus. La forêt tropicale semble toujours avoir payé le prix de l’expansion humaine dans la région.
Pour se rendre de là jusqu’à Belém en bateau, il faudrait aux Kambebas plusieurs jours afin de parcourir plus de 1 000 km. C’est pourquoi ils espèrent obtenir du financement privé pour payer à leur délégation des billets d’avion. Peu importe, ils retrouveront à Belém, dans l’État du Pará voisin, une région réorganisée au gré des humains, notamment en raison de la venue de milliers de dignitaires pour la COP30.
À 100 km de l’océan Atlantique, Belém, « porte d’entrée de l’Amazonie », demeure une ville particulièrement pauvre. Les habitants, et davantage les autochtones, ont très peu profité de l’économie créée par le port, fondé par les Portugais en 1616. Encore de nos jours, environ 16 % de la population de 1,4 million d’habitants n’a pas accès à des infrastructures d’assainissement de base, selon l’Institut brésilien de géographie et de statistique. En choisissant Belém comme hôte pour la conférence, le président de la COP30, André Corrêa do Lago, avait justement dit que c’était l’occasion rêvée de s’attaquer de front à ses défis. Mais il reste que se préparer à recevoir des dizaines de milliers de participants a été pour cette ville portuaire un énorme casse-tête logistique. (Les représentants de la COP30 ont refusé nos demandes d’entrevues pour ce reportage.)
L’immense parc qui a été créé en périphérie de Belém pour accueillir les conférences principales est estimé par l’urbaniste José Júlio Ferreira Lima, professeur à l’Université fédérale du Pará, comme la réalisation qui a « le plus de sens », car il donnera après l’événement un lieu de vie aux habitants avec ses espaces verts et ses terrains de sport. Mais la construction d’autres infrastructures spécialement pour l’occasion laisse l’urbaniste plutôt perplexe. Par exemple, une autoroute aux multiples voies asphaltées de plusieurs dizaines de kilomètres passe maintenant à travers la forêt : il fallait bien qu’une partie des participants de la COP, qui logeront dans des bateaux de croisière le long de la côte atlantique, puissent rejoindre celle-ci, à presque une heure de voiture de la ville, faute d’hébergement suffisant près des lieux principaux. Un long couloir piéton divise aussi Belém en deux, mais aucun point d’ombre n’a vraiment été aménagé. Il est donc inutilisable, vu la chaleur. Puis, les rénovations dans les quartiers défavorisés, financées par l’État du Pará et par la COP30 pour offrir une meilleure image à la visite, risquent d’expulser plus de gens qu’elles en aideront.
La métamorphose majeure de Belém, historiquement pauvre par rapport aux autres grandes villes brésiliennes, laisse donc la population locale soucieuse. De nombreux résidents rencontrés auraient préféré des investissements pour lutter plus directement contre les changements climatiques. D’ici 2050, Belém pourrait devenir l’une des villes les plus chaudes du monde avec 222 jours de chaleur extrême (plus de 32 °C) par année, selon une analyse de CarbonPlan, une organisation sans but lucratif qui produit des données et des analyses climatiques, réalisée en collaboration avec le Washington Post en 2023. Il s’agirait de la plus forte augmentation parmi toutes les grandes villes de la planète.
Sur la place du marché à ciel ouvert, Fabio Miranda, 40 ans, un marchand d’açais, ces baies au goût de fruits rouges et de cacao faisant la fierté de toute l’Amazonie, trouve que les rénovations en ville ne sont que de façade, qu’elles n’ont pas été pensées pour les travailleurs locaux. « Le passage de la COP, ça ne changera rien pour moi. Ce sont seulement les riches qui vont en profiter pour louer leur appartement le temps de la conférence », dit-il.
Même son de cloche de la part de Sara Alexandre da Silva Pereira, 53 ans, qui ne se sépare plus de son petit ventilateur sur pied. « Il y a 10 ans, je n’avais pas besoin de ventilateur, raconte la vendeuse. Mais là, c’est tous les jours, et ce sera la même chose lorsqu’on aura accès au nouveau marché [non climatisé] qu’ils sont en train de construire. [L’électricité pour mon ventilateur], c’est une de mes dépenses les plus élevées. » Les dépenses engagées pour pallier la hausse de température n’ont pas d’incidence sur le budget des riches, ajoute-t-elle, « mais les travailleurs, les classes plus pauvres, ce sont eux qui paient le prix ».
En périphérie de la ville, dans les quartiers défavorisés de Curió-Utinga et de Vila da Barca, le doute que la COP30 puisse être bénéfique pour la population est encore plus grand. Sur sa maisonnette de bois, Juscelino, 57 ans, a vu apparaître une marque à la peinture annonçant qu’il devra quitter son logis de Curió-Utinga, qui sera déplacé en raison de travaux d’aqueduc lancés avec l’arrivée de la COP30. « Au moins, maintenant, ils [les dirigeants] nous voient. Ça faisait 30 ans qu’ils n’avaient pas fait quelque chose dans le quartier », dit-il, assis à l’abri du soleil dans le cadre de sa porte. Le réparateur de ventilateurs, un service quasi essentiel dans ce quartier, ne pense cependant pas que le gouvernement ira jusqu’à évincer des résidents, comme il n’y a de toute façon pas d’argent pour les indemniser.
Du côté de Vila da Barca, un bidonville construit une maison de tôle et de bois à la fois, il n’y a ni égouts, ni aqueduc, ni collecte des déchets. Les gens jettent tout à même les berges de la baie de Guajará, sous leurs maisons sur pilotis. Mais ils verront émerger une station d’épuration des eaux à côté de chez eux et les canalisations passeront à même leur quartier, sans que celui-ci y soit connecté. Le gouvernement prévoit terminer ces travaux en avril 2026.
Pendant la visite au cœur du labyrinthe de trottoirs en planches de bois du quartier, Inêz Medeiros, 37 ans, une éducatrice et leader communautaire à Vila da Barca, répète souvent que sa communauté n’est pas contre la venue de la COP30. Elle aurait toutefois voulu être impliquée dans les projets pour que la conférence puisse laisser un héritage concret, même dans les quartiers les plus défavorisés.
« Les plus pauvres de la société, nous sommes ceux qui sont les plus touchés par les changements climatiques. Pour moi, c’est du racisme environnemental. On va avoir une zone chic pour la COP, où on va reconstruire, et les déchets de tout cela vont se ramasser chez nous », disait-elle en juin.
Selon Mark Lutes, conseiller principal en matière de politique climatique mondiale au Fonds mondial pour la nature (WWF International), établi à São Paulo et qui participe régulièrement aux divers forums mondiaux sur les enjeux climatiques, la prochaine COP sera un test immense pour le Brésil. D’autant plus que le pays a l’ambition d’amener la communauté internationale à mieux financer la protection des régions les plus touchées par les changements climatiques, dont l’Amazonie — notamment en ce qui concerne la déforestation.
« J’espère simplement qu’après la COP, le monde ne reprendra pas ses activités comme si de rien n’était. Il y a un réel danger que la pression retombe, surtout que, dans le cas du Brésil, quelles que soient les bonnes intentions du gouvernement actuel, le pays a beaucoup de mal à empêcher l’adoption de mauvaises lois pour l’environnement », explique-t-il.
Le WWF Brésil a par exemple dans son viseur la récente proposition du gouvernement d’octroyer des droits de forage exploratoire en mer, au large de l’embouchure de l’Amazone dans l’océan Atlantique. D’après un rapport de l’organisme publié en juin 2025, le Brésil devrait augmenter sa production de pétrole et de gaz de plus de 20 % d’ici 2030, et l’entreprise d’État brésilienne Petrobras représente plus de la moitié de cette augmentation, par des projets d’exploration, entre autres.
Assis à la terrasse d’un bar face à la baie de Guajará qui borde Belém, Ronaldo Amanayé, directeur général de la Fédération des peuples autochtones de l’État du Pará (dont Belém est la capitale), s’essuie le front en raison de la chaleur avant de parler. « J’ai assisté aux trois dernières COP et j’ai toujours été déçu, dit-il d’entrée de jeu. Il faut que ce soit différent cette année, particulièrement parce que les leaders du monde vont devoir venir en Amazonie pour voir la réalité. Et ils ne devraient pas se demander s’il y aura des hôtels cinq étoiles, mais plutôt être contents d’être enfin proches des enjeux. »
Selon lui, il n’y a aucun risque que les communautés autochtones se laissent instrumentaliser pendant cette COP, surtout étant donné qu’elle se déroule « à la maison ». Le monde, et spécialement les anciens colonisateurs du Brésil (Portugal, Espagne, France, Pays-Bas), doit « assumer sa responsabilité » par rapport aux souffrances en Amazonie. Car ce sont les communautés autochtones du Brésil qui, soutient Ronaldo Amanayé, se font « ouvertement tuer dans les conflits avec les industries illicites qui viennent profiter des terres autochtones », notamment en Amazonie.
« Par le passé, on a été naïfs. On a sous-estimé la soif des Blancs pour l’or et l’argent », analyse Ronaldo Amanayé alors que le soleil se couche tranquillement devant ses yeux.
Xavier Savard-Fournier s’est rendu au Brésil à l’invitation du Centre de recherches pour le développement international (CRDI). Ce reportage a été réalisé avec la collaboration de Sandro Gama Pedroso et d’Alessandro Falco.
Cet article a été publié initialement dans le numéro de décembre 2025 de L’actualité.
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